LA MORT DE TZIGANOK

Qu’est-ce qu’un roman policier ? Question d’importance en littérature.

Bien des lecteurs autoproclamés « sérieux » délaissent ce genre, quand ils ne le méprisent pas. Heureusement, cette race de seigneurs de la lecture tend à diminuer. Il est possible que le roman policier soit un genre littéraire bien plus accompli que d’autres, et même le plus accompli de tous. Pourquoi et comment cela ? Parce qu’il y a meurtre, et que ce meurtre vaut pierre de touche d’âme.

Ce crime, réussi, mène à la mort de la victime, c’est-à-dire à l’insondable mystère de la vie, plus insondable encore en la fulgurance des derniers instants. Pourtant, si mystérieux, et même si tentateurs de connaissance soient ces derniers instants, ils ne cèdent en rien à la maturation du criminel. C’est ici que le genre roman policier se clive en ses variances. Elles débutent par les premières constatations policières, griffonnées ou tapées d’un doigt malhabile et d’un français malmené. Ici, il n’est point de roman, sinon en forme de squelette, de débris à accommoder en un plat plus digeste. Les auteurs cuisiniers feront le reste, avec plus ou moins de bonheur. Certains promettent frissons et sensations fortes, d’autres éveillent l’esprit de déduction des détectives en chambre, et, pour les uns comme pour les autres, c’est l’explication finale qui importe et emporte vers d’autres titres de la série.

Que des moments psychologiques soient inclus dans l’affaire ne nuit pas, tant qu’ils accompagnent l’interprétation des faits et aident à la découverte du coupable. Mais leur limite est bien vite atteinte, au moins dans les polars. Il est intéressant de constater combien la réduction de l’expression roman policier au mot polar est parlante. L’esprit du phénomène roman a disparu au profit de la découverte. Le magicien a dévoilé le truc, en attendant de vous en présenter un autre. D’ailleurs la réduction au polar correspond bien à la réduction de l’affaire une fois menée au pénal, si tant est que le crime raconté s’appuie sur des faits réels. Les approches psychologiques restent en surface de l’homme et se gardent bien de plonger en ses profondeurs. Mais qui le pourrait vraiment ?

Qui, sauf les grands romanciers du crime dont Dostoievski pourrait être l’archétype ? J’aurais pu reprendre les grands thèmes de Crime et Châtiment, ou des Frères Karamazov, entre autres. Cela sera pour un autre jour. Aujourd’hui, contentons-nous – si l’on peut dire – d’une énigme irrésolue : la mort de Tziganok.

Cela se passait à Nijni-Novgorod, à la fin du dix-neuvième siècle. Tziganok était un jeune ouvrier de la teinturerie Kachirine. C’était un enfant trouvé recueilli par la grand-mère Kachirine contre l’avis de son mari. Il avait grandi en force, en habilité, en débrouillardise. Voleur par amusement, mais bonne pâte, il détourne sur lui les coups de fouet du grand-père envers son petit-fils, le narrateur du récit, le petit Alexis Pechkov. Pourquoi le fait-il ? Par une sorte de tendresse envers cet enfant qu’il pourrait peut-être considérer comme son frère. Tziganok n’est pas un grand esprit mais une sorte de rêve l’habite : «  J’aimerais à avoir une belle voix ! Si Dieu m’avait donné une voix agréable, j’aurais chanté dix ans, quitte à me faire moine en expiation de mon bonheur. »

Alors, Tziganok va mourir. Un jour, les oncles Mikhaïl et Jacob, qui partagent la vie de la maisonnée, lui demandent de porter au cimetière une très lourde croix de chêne, sur la tombe de la femme de Jacob. Malgré sa force colossale, l’effort sera surhumain, la croix tombera sur Tziganok et le blessera à mort. Mais il n’était pas seul. Les oncles l’accompagnaient, se gardant bien de l’aider. «  Il est tombé et il a été écrasé ; il a reçu le coup dans le dos. Nous aurions été estropiés, nous aussi, si nous n’avions pas lâché la croix à temps… »

Lâché la croix à temps… quel aveu ! Peut-être… En tout cas, d’une façon ou d’une autre, le grand-père donne le ton :

« – Ah ! Je savais bien que vous ne pouviez pas le sentir… Ah ! Mon petit Tziganok… pauvre enfant ! Et que faire, hein ? Que faire, je te le demande ! Je ne suis plus maître de mes fils… Le Seigneur ne nous bénit pas dans nos vieux jours. Qu’en penses-tu, mère ? continua-t-il en s’adressant à l’aïeule.

Étalée sur le plancher, grand’mère tâtait le visage, la tête, la poitrine de Tziganok, lui soufflait sur les yeux et lui prenait les mains qu’elle pétrissait dans les siennes. Les trois cierges tombèrent quand elle se leva pesamment, toute noire dans sa robe noire. Les yeux dilatés, une expression terrifiante dans le regard, elle proféra à mi-voix :

 – Hors d’ici, maudits !

Et tout le monde, sauf le grand-père, quitta lentement la cuisine.

 Rien de saillant ne marqua les funérailles de l’ouvrier. »

L’esprit de la chose, nous le saurons par le contremaître Grégory qui tient à avertir le petit Alexis :

 « Ton oncle a battu sa femme jusqu’à ce qu’elle en soit morte ; il l’a torturée, et maintenant sa conscience le tourmente à son tour ; comprends-tu ? Il faut que tu comprennes tout, sinon tu es perdu… Il la battait peut-être parce qu’elle valait mieux que lui et qu’il en était jaloux. Les Kachirine, mon petit, n’aiment pas ce qui est bien ; ils sont jaloux de tout ce qui leur paraît honnête et sérieux, et comme ils ne peuvent accepter ce qui leur fait honte ou leur déplaît, ils le détruisent. »

Les Kachirine… oui, mais Caïn… vieille histoire. Les romans policiers tiennent à l’histoire du monde. L’homme et le crime, très vieille histoire, sans cesse renouvelée, insondable. Connaître, juger, punir, cela n’est rien, que pure logique, société en cours comme locomotive sur voie étroite. Mais l’homme… ses fulgurances… ses noirceurs… ?

Le petit Alexis Pechkov fera son chemin dans la vie. Il est plus connu sous le nom de Maxime Gorki. Les citations et l’histoire reprises en cet article sont extraites de la première partie de sa biographie : Ma vie d’enfant que je considère comme le plus terrible des romans policiers : la logique s’efface devant la noirceur des âmes. Nul vrai lecteur ne peut s’y lancer et en sortir indemne.

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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