BAPTÊME DU FEU

AVEC UN H-19 DU GH2 DE L'ALAT

AVEC UN H-19 DU GH2 DE L’ALAT

L’article présenté ici est extrait des souvenirs du
docteur Jean Massière sous le titre :

MÉDECIN EN HÉLICO, ALGÉRIE 1961

Il a été initialement mis en page par Pierre Jarrige à qui nous devons une extraordinaire documentation sur L’Histoire de l’aviation en Algérie (www.aviation-algerie.com).

JEAN MASSIÈRE

Jean Massière était médecin-aspirant appelé du contingent dans l’armée de l’Air au sein
d’un détachement d’hélicoptères de l’armée de l’Air basé à Batna, dans les Aurès.
Débarqué depuis peu, il a connu son baptême du feu le 9 février 1961, il en a gardé un
souvenir précis et inoubliable.
“Dieu a accordé au souvenir une soeur et lui a donné le nom d’espérance.”
Pour illustrer cette citation de Jean d’Ormesson, voici quelques souvenirs d’un médecin
convoyeur de l’armée de l’Air en Algérie en 1961 – La neige, le froid, la souffrance, le
sang, la solitude, seul…

LE TEMPLE BOUDDHISTE

Coup de téléphone à l’infirmerie. C’est mon tour d’évasan. Nous sommes toujours en alerte à trois minutes pour être rapidement sur le parking, prêts à embarquer, sans savoir où nous allons !
Je m’habille : combinaison et bottes du personnel navigant avec deux chargeurs, munitions pour mon pistolet. Je prends un sac à l’infirmerie avec le nécessaire à perfusions, les cocktails lytiques, Dolosal, Phénergan, Largactil ou Hydergine, syrettes de morphine et pansements multiples.
Je suis prêt et je cours vers l’appareil dont le rotor tourne déjà, le nombre de tours augmente quand l pilote me voit approcher. Je suis en retard, je jette le sac dans le cargo, je monte rapidement, tiré par le mécano, et me voici à plat-ventre sur le plancher. L’hélico est déjà sorti du périmètre de sécurité et roule sur la piste. C’est parti.
Je me lève, la porte du H-34 est toujours ouverte. On voit un autre équipage courir, armé, pistolets en holster… puis plus rien. Nous sommes au-dessus des montagnes, juste après Batna. Par routine, je demande au mécano la destination, histoire de détendre l’atmosphère, car la réponse est soit RX 3 ou YR 29. Aujourd’hui c’est c’est, selon le code, RX 26. Je ne suis pas plus avancé, ne sachant pas, au fond, où nous allons ni ce qui nous attend.
Déjà le H-34 réduit la vitesse, se pose dans une zone dégagée derrière une petite élévation de terre. Je saute, silence, personne. C’est toujours pareil ! Je m’avance au-dessus du talus et je vois, à gauche des buissons, des soldats couchés derrière. Ils appartiennent à un régiment de Hussards parachutistes. Le blessé est là, les yeux hagards, il me regarde, pas un mot, un peu de sang au niveau du cou. Je comprends pourquoi il est muet : une balle lui a traversé le larynx de part en part. Respiration stertoreuse, regard interrogatif, je ne peux rien faire si ce n’est de le transporter à l’hôpital de Batna. Je demande de l’aide pour le porter car il ne peut pas se lever. Personne ne veut m’aider ! On me fait comprendre qu’ils sont en opération et qu’il est impossible de quitter la position. Me voilà donc reparti vers l’hélico, au pas de course, pour aller chercher un brancard et l’aide du mécano. Celui-ci me suit en courant avec le brancard plié. De retour auprès du blessé, les paras me semblent interloqués de nous revoir. Le mécano, très coopératif, m’aide tandis que je sollicite deux paras pour nous épauler. Devant le silence complet des hommes, le mécano se met devant, moi derrière, et nous voilà partis vers le H-34.
Nous courons difficilement sous un beau soleil, dans un paysage magnifique de collines boisées. Je tente de synchroniser ma course sur celle du mécano mais il va vite. Je suis fatigué, rythmant ma respiration pour tenir le coup, j’ai l’impression de participer à une compétition sportive.
Tout d’un coup je suis tiré de mes pensées par des bruits bizarres me donnant l’impression d’être entré dans une temple bouddhiste, étant entouré de gongs harmonieux. Je pense avoir des hallucinations auditives. C’est sûrement le manque d’oxygène, n’ayant pas l’habitude de courir, surtout en altitude.
Je me retourne. Des claquements secs semblent se mêler à cette musique, pas désagréable, au contraire, et je pense que les paras doivent tirer et lancer des grenades pour nous couvrir. Des bruits sourds, plus lointains, se précisent. Nous courons toujours, tête basse pour voir où poser les pieds de peur de trébucher. Je redresse la tête et je regarde le mécano qui lève les pieds plus haut à chaque pas. J’ai compris ! Des touffes de terre tressautent autour de nous. Bon sang, on nous tire dessus ! Je ne vois rien que ces fumées de terre bien alignées en demi-cercle à notre gauche :
tantôt il s’éloigne, tantôt il se rapproche.
Les tirs sont maintenant très forts, réguliers et pourtant plus éloignés. Plus de gongs bouddhistes !
Parfois des bruits sourds. Les pales de l’hélico tournent derrière le talus. À notre arrivée, le rotor accélère. Nous voici jetés tous les trois dans l’appareil qui décolle.
Quinze minutes après, nous nous posons déjà à Batna. Sur le parking, l’ambulance attend. Transfert de blessé. Je me tourne et prends mon sac avant de descendre. C’est fini pour ce matin.
La main du mécano se pose lourdement sur mon épaule et me tire en arrière. Il vient d’apprendre par l’interphone qu’il y a un autre accrochage dans le coin. Nous voici de nouveau au-dessus dans les airs.

LA MORT ÉTAIT-ELLE LÀ PAR CETTE BELLE JOURNÉE ?

Je viens de terminer la première mission de la journée et je commence à réaliser que l’on s’est fait tirer dessus. Pas question de peur mais une interrogation plus ou moins consciente. La mort était-elle là par cette belle journée ? Le côté animal de mon corps l’avait ressentie bien avant que mon cerveau ait analysé la nouvelle situation dans laquelle je commençais à plonger.
Seconde mission : même scénario ou presque ! Le coin est plus montagneux et l’hélico se pose sur une petite zone plate parmi les rochers. Je distingue au fond d’un ravin étroit cinq paras et un blessé allongé sur le sol. C’est ma destination. Pâleur livide, blessé grave touché au ventre. Il a même réponse, plus précise cette fois-ci :
– Il y a cinq fells dans le coin. On ne peut pas lâcher la piste !
J’explique la gravité de la situation. D’évidence il faut faire vite. Tout le monde est d’accord. Je vais devant pour préparer la perfusion. Ils amènent le blessé, leur copain, avec beaucoup d’attention, d’une façon presque touchante. Me voici parti avec un peu d’avance, seul, dans le maquis.
Je cours et, instinctivement, pense à la précédente mission. Mais ce coup-là, je suis averti : il y a cinq fells dans le coin.
Ma course se fait sinueuse, contournant les arbustes et cherchant à troubler le tir éventuel d’un fell. J’engage une balle dans le canon de mon pistolet tout en courant. Serais-je ridicule ? Je pense que les fells rigolent, étant dans la ligne de mire des cinq fusils. Je suis foutu si derrière ce buisson il y en a un. Il va falloir que je tire dessus ? Et je pense :
– C’est le premier qui va tirer qui va gagner. Suis-je capable de tirer ?
L’hélico attend, les pales accélèrent à ma vue. Il ne faut pas traîner. Le mécano me regarde avec les yeux écarquillés. Je réalise qu’il m’a vu arriver, pistolet à la main et courant comme un homme ivre! Je prépare la perfusion, on décolle. Déjà Batna ! Posé sur le parking, ambulance, transfert…
Fini pour ce matin !
J’arrive à l’infirmerie, une baraque Fillod au long couloir noir. La chambre est au fond à gauche.
Petit rai de lumière sous la porte que j’ouvre. Mon lit est à gauche, juste devant lui, mon champ visuel se brouille, j’ai les jambes en coton et je tombe sur le matelas, de dos, bras en croix, jambes par terre. Je crois que j’ai eu très peur. Je suis flou, je regarde le plafond et je commence à me sentir bien. Plus rien n’existe que cette chambre et :
– Je suis en vie !
Le capitaine Jean-Jacques Prichonnet arrive. Il se veut autoritaire :
– Vous allez me faire le plaisir d’aller vous doucher. Vous avez l’air d’un boucher couvert de sang. Vous êtes ridicule.
Il n’a jamais su combien sa voix me parut paternelle et presque affectueuse, un peu comme celle d’une mère qui gronde son enfant. Me voilà donc douché. Il est environ midi, heure du repas au mess. J’ai la cravate, les pataugas sont propres. Rien à voir avec les activités de ce matin. C’est ça l’armée de l’Air ! Après les missions du matin, on se retrouve dans une ambiance presque feutrée.

GONFLÉ L’ASPIRANT !

À peine entré, arrive en combinaison de vol et blouson fourré, Claude Mercier, le pilote de l’hélicoptère armé Pirate qui nous accompagnait. C’est un grand garçon sympathique qui traîne une jambe, séquelle de blessure par balle, atteinte du nerf sciatique, au cours d’un héliportage. Il entre tout souriant et, avec un grand rire, déclare à l’entourage :
– Je n’aurais jamais cru qu’un appelé, et en plus médecin, pouvait courir si vite!
Puis il me dit :
– Je crois que tu peux m’offrir l’apéro!
Je m’exécute et, devant mon air étonné, il raconte :
– Nous avons décollé derrière vous avec le Pirate et vous filiez comme des lapins. Le PC Air nous avait donné pour mission de vous accompagner pour appui-feu, car ça bardait là-haut.
Lorsqu’on est arrivé, on t’a vu descendre de l’hélico et partir en courant. Nous avons pensé:
Gonflé l’aspirant !
Puis le copilote m’a dit :
– Peut-être qu’il n’est pas au courant. Merde ! On lui tire dessus. Tu as bien fait les choses en passant trois fois à leur nez. Il faut avouer qu’ils étaient patients et fins limiers car ils ont attendu que vous soyez freinés par le brancard avant de tirer. Ils étaient huit, appuyés sur le bord d’un oued avec les pistolets-mitrailleurs. Heureusement pour vous, car avec des fusils, c’eût été la catastrophe.
Ainsi je découvre la réalité : les gongs bouddhistes ? Des tirs des pistolets-mitrailleurs dont les balles s’écrasent sur les cailloux et se rapprochent de plus en plus. L’action du Pirate a obligé les fellaghas à se déplacer et à se coucher sur le dos pour lui tirer dessus, puis ils sont revenus pour nous aligner. La mitrailleuse de 12,7 mm de gauche de l’hélicoptère a tiré et fait mouche presque tout de suite, le tireur étant l’un des meilleurs de la base de La Reghaïa. Les fells sont alors partis en courant dans l’oued. La 12,7 mm a recommencé. Un fell, voyant la situation désespérée, est revenu pour nous tirer dessus. Mercier me précise :
– Celui-là t’en voulait particulièrement!
Le Pirate a fait un virage, il devait être très bas. Le tireur a changé de côté, venant à droite, il a pris le canon de 20 mm et a terminé l’action d’un obus dans la poitrine. Le dernier fell s’est volatilisé, projeté à plus de cinquante mètres.
Je suis abasourdi par le récit plus riche de détails. Je l’avais échappé belle. L’après-midi, Claude Mercier m’a présenté au tireur, un jeune blond les yeux rieurs. Je ne peux m’empêcher de penser que, pour moi, il a éliminé huit fells !
Pour le gouvernement de l’époque, ce n’était là que du maintien de l’ordre ! Pour l’appelé dans le djebel, c’était autre chose.

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