Le lieutenant Péguy est tombé au combat à Villeroy en septembre 1914. Un discret monument rappelle cet épisode aux automobilistes qui se rendent vers Meaux. Le voient-ils encore ? Je ne sais. Mais je ne suis jamais passé devant sans me rappeler la tenue de cet homme, ses vers admirables, ses espoirs, ses idéaux, ses entêtements. Pour tout dire, sa grandeur d’âme et son courage.
Parmi ses œuvres, le grand poème Ève, écrit en 1913, dans toute la fougue et la puissance de cette âme d’exception.
Je ne retracerai pas ici la vie de Péguy. Je m’offusque profondément devant la mesquinerie insigne, et pour mieux dire, la misérable posture de cet obscur député qui a cru se faire mousser en s’interrogeant sur la “connotation catholique” de ce chant, extrait du grand poème Ève, repris au Puy-du-Fou par de jeunes Saint-Cyriens.
Il est normal, il est juste, il est sain… il est peut-être saint… que ces jeunes gens suivent son chant et son œuvre, eux qui participent d’une tradition dont les heures de gloire ne sont plus à compter, acquises au prix de leur sang.
Pauvre petite, toute petite Bulteau — c’est le nom de la donzelle — émue par cette “connotation”. Pauvre petite tête farcie de “connoteries” comme le chien de Pavlov répondait à la sonnette en bavant. Mais oublions vite cette dame, ses émotions fabriquées et stipendiées.
Péguy parle, chante, nous appelle, et nous émeut… vraiment.
Voici Ève, écrit en 1913, du moins, quelques quatrains extraits. Sublimes…
― Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.
Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.
Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.
Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.
Car ce vœu de la terre est le commencement
Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l’argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et dans la discipline.
Ils sont redevenus la pauvre figuline.
Ils sont redevenus des vases façonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans leur première forme et fidèle figure.
Ils sont redevenus ces objets de nature
Que le pouce d’un Dieu lui-même a façonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et la première argile.
Ils se sont remoulés dans le moule fragile
D’où le pouce d’un Dieu les avait démoulés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et le premier limon.
Ils sont redescendus dans le premier sillon
D’où le pouce de Dieu les avait défournés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce même limon d’où Dieu les réveilla.
Ils se sont rendormis dans cet alléluia
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont revenus
Dans la demeure antique et la vieille maison.
Ils sont redescendus dans la jeune saison
D’où Dieu les suscita misérables et nus.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse argile où Dieu les modela,
Et dans ce réservoir d’où Dieu les appela.
Heureux les grands vaincus, les rois découronnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terroir d’où Dieu les révoqua,
Et dans ce reposoir d’où Dieu les convoqua.
Heureux les grands vaincus, les rois dépossédés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse terre où Dieu les façonna.
Ils se sont recouchés dedans ce hosanna
Qu’ils avaient désappris devant que d’être nés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.
— Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.
Que Dieu mette avec eux dans le juste plateau
Ce qu’ils ont tant aimé, quelques grammes de terre.
Un peu de cette vigne, un peu de ce coteau,
Un peu de ce ravin sauvage et solitaire.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Vous les voyez couchés parmi les nations.
Que Dieu ménage un peu ces êtres débattus,
Ces cœurs pleins de tristesse et d’hésitations.
Et voici le gibier traqué dans les battues,
Les aigles abattus et les lièvres levés.
Que Dieu ménage un peu ces cœurs tant éprouvés,
Ces torses déviés, ces nuques rebattues.
Que Dieu ménage un peu ces êtres combattus,
Qu’il rappelle sa grâce et sa miséricorde.
Qu’il considère un peu ce sac et cette corde
Et ces poignets liés et ces reins courbatus.
Mère voici vos fils qui ce sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme Dieu pèse un ange.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette fange
Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un démon.
Que Dieu mette avec eux un peu de ce limon
Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un esprit.
Qu’ils soient plutôt jugés comme on juge un proscrit
Qui rentre en se cachant par des chemins perdus.
Mère voici vos fils et leur immense armée.
Qu’ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
Qui les a tant perdus et qu’ils ont tant aimée.
Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu’ils ne soient pas jugé sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’ils viennent s’écrouler entre deux bras tendus.
Qu’ils ne soient pas jugés comme un pauvre commis
À qui Dieu redemande un compte capital.
Qu’ils ne soient pas taxés comme un peuple soumis
À qui César demande un règlement total.
Qu’ils soient réhonorés comme de nobles fils.
Qu’ils soient réinstallés dans la noble maison.
Et dans les champs de blés et les champs de maïs.
Et qu’ils soient replacés dans la droite raison.
Et qu’ils soient reposés dans leur jeune saison.
Et qu’ils soient rétablis dans leur jeune printemps.
Et que sur leur épaule une blanche toison
Les refasse pasteurs de troupeaux importants.
Et qu’ils soient replacés dans le premier village.
Et qu’ils soient reposés dans l’antique chaumière.
Et qu’ils soient restaurés dans la splendeur première.
Et qu’ils soient remontés dans leur premier jeune âge.