LETTROPOLIS a la fierté de présenter sa vingtième publication. Il s’agit d’ATALA de Chateaubriand. Ce texte qui parut en 1801 connut une fortune litttéraire immense. Ses nombreuses éditions en font preuve, les unes authentiques, les autres “pirates” que Chateaubriand évoque dans le post-scriptum de l’Avis sur la troisième Édition.
Je souligne ce fait avec un certain sourire, car, que n’entend-on pas au sujet du risque de piratage des textes sur le “net”! Par moments j’ai l’impression que Barbe-Noire, les Frères de la Côte, et autres flibustiers ont attendu le numérique pour naviguer, et que l’édition, les œuvres d’art n’ont jamais connu de contrefaçon avant nous. Je ne prolongerai pas ici le débat, mais je suis content d’y amener cette pièce qui mérite réflexion.
Revenons à Atala. Cette publication nous a été inspirée par Pascal Fargeas-Chartier, l’auteur de Mamina, ce “roman-perle”, dont j’ai déjà dit tout le bien qu’il mérite, et peut-être pas encore assez, et que nous sommes heureux d’avoir accepté à LETTROPOLIS. Ainsi nous pratiquons le partage de la littérature et la découverte entre auteurs contemporains et grands ancêtres, pour le plus grand plaisir des lecteurs.
Dans le cadre de notre introduction éditoriale, Pascal Fargeas-Chartier insiste sur l’affirmation du romantisme, qui survit en nous quoi que nous en disions, quoi que nous nous en défendions.
Il est possible que certains lecteurs soient décontenancés, ayant perdu l’habitude de ces flots d’images et de sentiments, marque de fabrique du romantisme, dont Chateaubriand fut peut-être le père. Mais qui s’en tiendrait à cette vue partielle, bien que fondamentale, manquerait la vie profonde de ce roman. C’est une raison supplémentaire pour l’avoir édité.
Il faut remettre ce texte dans son contexte historique. Ce siècle allait avoir deux ans (pour parodier un autre génie de notre litttérature). Les orages politiques du précédent en préparaient d’autres, et parmi les conflits en cours, une sorte de trève semblait s’annoncer, tout spécialement, dans le domaine de la religion, puisque se préparait le concordat. Mais une trève, si incertaine soit-elle, nécessite un retour à la pureté des sources, en même temps qu’un élagage des comportements exacerbés et des emballements des néophytes et convertis de fraîche date.
En parallèle, il fallait poser quelques pierres bien équilibrées pour la reconstruction de la Cité, et l’on sait que la tentation avait été grande, Rousseau aidant, de la faire s’étouffer sous la pression des lianes et de la nature magnifiée à l’extrême. Une autre pression “philosophale” avait vanté les mérites d’une éducation par le progrès de la raison, poussé jusqu’à la déification. Le résultat, le moins qu’on puisse en dire, lassait les espérances. Chateaubriand avait payé pour voir, pour comprendre, pour sentir, et se trouva, par la force des choses, amené à développer la puissance de son génie dans ces trépidations de l’Histoire. Atala en naquit, quelque peu “accouchée au forceps” entre les Natchez, René, l’Essai sur les Révolutions, le Génie du Christianisme.
C’est la raison pour laquelle il faut lire ce texte entre les lianes, voir au-delà des arbres qui cachent d’autres forêts, et ne pas confondre Atala avec Virginie, si sympathique que puisse être le brave Bernardin de Saint-Pierre. Les excès de pudeur de l’une ne sont en rien comparable à ceux de la morale de l’autre. La luxuriance de la nature dans laquelle se déplacent ces deux créatures, ne doit pas faire oublier que le destin tragique de Virginie dépend du naufrage éventuel d’un vaisseau, alors que celui d’Atala, est scellé, dès que la prison dans laquelle le vœu stérilisant de sa mère l’a enfermée est secouée par le moteur fécondant de l’amour.
Par ailleurs, l’image de la Cité vient en toile de fond, pour peu que l’on réfléchisse aux périls que représentent les chasseurs, et à la sérénité sécurisante des laboureurs, sous l’égide du père Aubry. Dans cette communauté, la nature et les hommes ont trouvé leur équilibre, mais peut-être se sont-ils laissé aller à la tranquillité désarmante, parce que ni les “bons sauvages” ni les “civilisés de progrès” n’échappent aux passions, ou au moins aux retombées sociales des luttes pour la conquête des biens de ce monde ou d’un autre. Il serait même possible que des passions plus funestes encore, car plus intimes, soient à l’œuvre sous ces masques sociaux qui permettent toutes les justifications à l’usage des cervelles courtes.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que le passage des mondes entre communautés, ou même le passage de l’épilogue, se fasse toujours auprès d’un enfant mort dont le voyageur s’attache à recueillir l’âme.
Nous touchons là aux méandres intimes de Chateaubriand qui nécessiteraient de revenir à sa biographie. Ses inclinations plus que fraternelles, ses amours, ses “démons” trouvent ici matière à s’épancher dans le tableau luxuriant d’une jungle végétale et sentimentale.
Et c’est finalement le paradoxe d’Atala. Il faut savoir lire au-delà des trop belles images que le poète nous délivre avec une facilité désarmante pour oser découvrir la face cachée du drame intime et social qu’il nous expose. Atala reste d’une actualité étonnante, pour peu qu’on veuille écarter quelques feuillages.
En prime, découvrez un nouvel illustrateur, André Nodins qui a mis son talent en cette couverture.
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