
UNE TRANCHE DE BIFTECK
SIXIÈME ÉPISODE
FORCES
À ce moment, le public, fou d’enthousiasme, lui appartenait, et presque toutes les voix hurlaient : « Vas-y, Tom ! Mets-lui-en ! Tu le tiens, Tom ! Tu le tiens ! » On allait assister à une finale en tourbillon, et c’est pour voir cela qu’un public de boxe paie sa place.
Tom King qui, pendant une demi-heure avait si bien ménagé ses forces, se mit à les prodiguer dans l’unique effort dont il se sentait capable. Sa dernière chance était là : maintenant ou jamais. Ses forces l’abandonnaient rapidement et il espérait qu’avant leur épuisement il parviendrait à abattre son adversaire pour le nombre de secondes voulu. Sans cesser de frapper de toutes ses forces, estimant froidement le poids de ses coups et la qualité des dommages infligés, il se rendait compte à quel point Sandel était difficile à abattre, doué au suprême degré de cette vitalité et de cette endurance qui sont l’apanage de la jeunesse. Sandel était certainement un homme d’avenir. Il possédait l’étoffe. C’est avec cette fibre coriace que se fabriquent les bons boxeurs.
Sandel titubait, mais Tom se sentait des crampes dans les jambes et ses jointures refusaient leur service. Il se raidissait néanmoins et frappait des coups formidables, dont chacun constituait une torture pour ses mains abîmées. Bien qu’il ne reçût plus guère de horions, il s’affaiblissait aussi rapidement que l’autre. Ses coups portaient, mais n’étaient plus appliqués avec tout son poids derrière, et chacun d’eux lui coûtait un pénible effort de volonté. Ses jambes étaient de plomb, et il les traînait visiblement : si bien que les partisans de Sandel, réconfortés par ces symptômes, se mirent à encourager leur champion à grands cris.
King, éperonné par un nouvel effort, frappa coup sur coup, l’un de gauche, un peu trop haut, au plexus solaire, et l’autre du droit sur la mâchoire. Ces coups ne possédaient pas une lourdeur extraordinaire, mais Sandel était si faible et étourdi qu’il tomba et resta étendu, frissonnant.
L’arbitre, penché sur lui, comptait à haute voix les fatales secondes. S’il ne se relevait pas avant la dixième, il perdait la bataille. Un silence inquiet planait sur le public. King, tremblant sur ses jambes, se sentait en proie à un étourdissement mortel : devant ses yeux s’enflait et s’affaissait l’océan des visages, tandis que ses oreilles percevaient comme à grande distance les chiffres que comptait l’arbitre. Cependant, il avait l’impression d’avoir gagné cet assaut, estimant invraisemblable qu’un homme si mal en point pût se relever.
Seule, la jeunesse pouvait opérer pareille résurrection, et Sandel se releva. À la quatrième seconde, il se roula sur le visage et chercha à tâtons les cordes : à la septième, il se mit sur un genou et s’y reposa, branlant du chef comme un homme ivre. Au moment où l’arbitre cria : « Neuf ! », Sandel se redressa en bonne position de défense, le bras gauche replié autour du visage, le bras droit autour de l’estomac. Protégeant ainsi les points vulnérables, il fit une embardée vers King dans l’espoir de nouer un corps à corps et de gagner du temps.
Au moment même où Sandel se levait, King l’attaqua, mais les deux coups qu’il lui porta s’amortirent sur les bras repliés. L’instant d’après, Sandel, collé en un corps à corps, s’y cramponnait désespérément tandis que l’arbitre s’efforçait de séparer les deux hommes. King contribua à se libérer. Il savait avec quelle rapidité la jeunesse reprend ses forces et se sentait sûr de régler son compte à Sandel s’il pouvait contrecarrer ce renouveau de vigueur. Un seul coup bien appliqué y suffirait. Sandel était à lui sans le moindre doute. Il l’avait manœuvré, battu et arrêté à sa guise.
(À SUIVRE)