UNE TRANCHE DE BIFTECK, JACK LONDON (5) LE COUP

UPPERCUT

UNE TRANCHE DE BIFTECK
CINQUIÈME ÉPISODE
LE COUP

Sandel était ébranlé. Il se roula par terre et essaya de se relever, mais ses seconds lui crièrent de prendre son compte de secondes. Il s’agenouilla d’une jambe, prêt à se relever et attendit, pendant que l’arbitre, penché sur lui, comptait à haute voix les secondes dans son oreille. À la neuvième, il se redressa en attitude de combat, et Tom King, lui faisant face, regretta que le coup n’eût pas porté plus près de la pointe de la mâchoire. L’autre aurait été mis hors de combat, et lui-même serait rentré chez lui, rapportant les trente livres à sa femme et aux gosses.

La reprise se poursuivit jusqu’au bout de ses trois minutes. Sandel manifestait cette fois un certain respect pour son adversaire, tandis que King avait repris ses mouvements lents et ses regards alanguis. Quand la reprise approcha de sa fin, King, averti du fait par la vue des seconds qui se préparaient à bondir entre les cordes, s’arrangea pour mener la bataille vers son propre coin. Et dès que sonna le gong, il s’assit immédiatement sur son tabouret qui l’attendait, tandis que Sandel dut traverser toute la plate-forme en diagonale pour rejoindre son coin. C’était peu de chose, mais c’est le total de ces petites choses qui compte. Sandel fut obligé de faire ces pas supplémentaires, de dépenser cette minime somme d’énergie, et de perdre ainsi une partie de sa précieuse minute de repos. Au début de chaque reprise, King avançait de son coin en flâneur, obligeant ainsi l’autre à parcourir la plus grande distance. À la fin de chaque reprise, King manœuvrait pour attirer l’autre dans son coin et s’asseoir immédiatement.

Deux autres reprises se passèrent, au cours desquelles King se montra parcimonieux et Sandel prodigue d’efforts. Celui-ci essaya d’imposer une allure plus vive, et cette tentative inquiéta King, car bon nombre des coups dont l’accablait l’adversaire portaient. Cependant, il s’obstinait dans sa lenteur, en dépit des protestations de jeunes gens à tête folle qui lui criaient de se décider à se battre. Au cours de la sixième reprise, Sandel commit une nouvelle imprudence : de nouveau, le terrible poing droit de Tom King l’atteignit à la mâchoire, et de nouveau Sandel à terre compta les neuf secondes.

Vers la septième reprise, Sandel avait perdu sa fougue et la fraîcheur de ses bonnes dispositions : il se rendit compte qu’il affrontait la plus dure rencontre de sa vie. Tom King était un vétéran de la boxe, mais un vétéran bien supérieur aux meilleurs de sa connaissance, un vétéran qui ne perdait jamais la tête, remarquable dans la défense, dont les coups possédaient la puissance d’une massue à clous, capable de mettre son homme hors de combat de l’une ou de l’autre main. Néanmoins, Tom King n’osait pas frapper fréquemment. Jamais il n’oubliait ses jointures abîmées, sachant que chaque coup devait porter s’il voulait les faire durer jusqu’à la fin de l’assaut.

Assis dans son coin et regardant son adversaire, il se prit à songer qu’en additionnant sa propre prudence et la jeunesse de Sandel, on obtiendrait un fameux champion du monde des poids lourds. Mais voilà l’ennui : Sandel ne deviendrait jamais champion du monde : il lui manquait la prudence : il ne pouvait l’acquérir qu’au prix de sa jeunesse. Et quand il posséderait la prudence, il lui manquerait la jeunesse, dépensée à l’obtenir.

King profitait des moindres avantages. Il ne perdait jamais l’occasion d’un corps à corps, et dans ce cas, presque toujours, il enfonçait rudement son épaule dans les côtes de l’autre. Dans la philosophie professionnelle, un coup d’épaule vaut un coup de poing en ce qui concerne les dégâts, et vaut beaucoup mieux au point de vue de la dépense d’efforts. En outre, dans ces corps à corps, King reposait de tout son poids sur l’adversaire, et n’était pas pressé de se décoller. Cette situation nécessitait l’intervention de l’arbitre, qui venait les séparer : et immanquablement Sandel l’y aidait, n’ayant pas encore appris à se reposer. Il ne pouvait se retenir d’employer ses bras superbement agiles, ses muscles toujours prêts à se tordre ; et quand l’autre se précipitait dans un corps à corps, lui enfonçant son épaule dans les côtes et la tête reposant sous le bras gauche de Sandel, celui-ci ne manquait guère d’envoyer un coup balancé du droit derrière son propre dos, dans la figure en saillie de l’autre. C’était un coup adroit, très admiré du public, mais pas bien dangereux et représentant par conséquent une certaine déperdition de force.

Sandel, toujours infatigable, ignorait toute limite. Et King encaissait avec un sourire cynique et grimaçant.

Sandel entreprit une série de coups terribles du droit au corps, donnant l’impression que King était gravement endommagé ; seuls, les vieux habitués des assauts de boxe pouvaient apprécier la fine touche du gant gauche sur le biceps de l’autre juste au moment où le coup arrivait à destination. Chaque fois certes, le coup portait ; mais chaque fois, il était privé de sa puissance par cette touche au biceps.

À la neuvième reprise, trois fois en une minute, King décocha à son adversaire un crochet du droit, et trois fois le corps de Sandel, malgré son poids, s’aplatit sur la natte. Chaque fois, au bout des neuf secondes de grâce, il se remit sur ses pieds, ébranlé mais toujours solide. Ayant perdu beaucoup de son agilité, désormais il gâchait moins d’efforts et se battait résolument ; néanmoins, il continuait à compter sur son principal atout, qui était la jeunesse.

L’atout principal de King était l’expérience. Au fur et à mesure des années, et plus pâlissait sa vitalité et s’atténuait sa vigueur, il les avait remplacées par la ruse, par une prudence née de longues rencontres, et par une soigneuse économie de ses forces. Il avait appris non seulement à s’abstenir de mouvements superflus, mais encore à suggérer à son rival de gaspiller son énergie. À maintes reprises, par des feintes de pied, de main ou de corps, il poussa Sandel à des sauts en arrière, à des esquives et parades inutiles. King se reposait, sans jamais laisser l’autre en faire autant. Telle est la stratégie du boxeur âgé.

Au début de la dixième reprise, King commença d’arrêter les attaques de l’autre par des directs de gauche au visage, et Sandel, rendu prudent, répondit en se découvrant à gauche, puis esquivant le coup et frappant du droit sur le côté de la tête. Le coup porta trop haut pour produire tout son effet ; mais en le recevant, King éprouva la sensation bien connue d’un voile noir s’abattant à travers son esprit. Pendant un instant, ou plutôt pendant une fraction minime d’instant, il cessa d’exister : il vit l’adversaire s’esquiver de son champ visuel avec le fond de tous ces visages blancs et avides : la seconde d’après, il revit son adversaire et les figures à l’arrière-plan. Il aurait pu croire qu’il venait de s’endormir et de rouvrir les yeux, et cependant l’intervalle d’inconscience avait trop peu duré pour qu’il eût eu le temps de tomber. Le public le vit vaciller et fléchir sur les genoux, puis se remettre et enfoncer son menton plus profondément à l’abri de son épaule gauche.

Sandel répéta ce coup plusieurs fois, en maintenant King à demi étourdi, puis celui-ci combina sa défense, qui était en même temps une contre-attaque. Faisant une feinte du gauche, il recula d’un demi-pas, tout en envoyant un coup de bas en haut de toute la force de son poing droit. Le coup était si bien calculé qu’il arriva carrément sur la figure de Sandel avec tout l’élan de la feinte. Sandel, soulevé en l’air, retomba à la renverse, et frappa la natte de la tête et des épaules d’abord.

(À suivre)

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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