UNE TRANCHE DE BIFTECK, JACK LONDON (7) DÉFAITE

KO

UNE TRANCHE DE BIFTECK
SEPTIÈME ÉPISODE
DÉFAITE

Sandel se dégagea du corps à corps en essayant de s’équilibrer sur le cheveu qui sépare la défaite de la survivance. Un seul coup bien asséné le renverserait une fois pour toutes. Tom King, dans un éclair d’amertume, repensa à ce morceau de bifteck et regretta de ne pas l’avoir derrière le coup de poing qu’il devait appliquer à toute force. Il se raidit dans l’effort, mais le coup ne fut ni assez lourd ni assez rapide. Sandel oscilla sans tomber : il recula en titubant jusqu’aux cordes et s’y retint. Tom King le suivit en chancelant et, dans une angoisse mortelle, lui décocha un nouveau coup. Mais son organisme venait de le trahir. Rien ne subsistait en lui qu’une intelligence combative et voilée par l’épuisement. Le coup destiné à la mâchoire n’atteignit que l’épaule. Il avait voulu le loger plus haut, mais ses muscles éreintés ne lui obéissaient plus. Et, sous le choc en retour, Tom King lui-même vacilla et faillit tomber. Il essaya encore. Mais cette fois, le coup rata complètement, et, par faiblesse pure et simple, King s’accola en corps à corps contre Sandel, se cramponnant à lui pour s’empêcher de rouler à terre.

King n’essaya pas de se libérer. Il avait lancé sa foudre. Il était fini, et la Jeunesse était servie. Au cours même du corps à corps il sentait Sandel reprendre des forces contre lui. Et quand l’arbitre les sépara, il vit, sous ses yeux, la Jeunesse se récupérer de ses pertes. D’une seconde à l’autre, Sandel devenait plus fort. Ses coups, tout à l’heure faibles et futiles, cognaient dur. Les yeux troubles de King virent le poing ganté le menacer à la mâchoire, et il eut la volonté de parer le coup en interposant le bras. Il perçut le danger et voulut agir, mais son bras alourdi de cinquante kilos refusa de se soulever, et résista à la volonté de son âme. Sur quoi le poing ganté arriva à destination. Il éprouva une sorte de brisure analogue à une étincelle électrique, et au même moment le voile d’ombre l’enveloppa.

Quand il rouvrit les yeux, il était dans son coin et il entendit les hurlements du public, pareils au rugissement du ressac à Bondi Beach. On lui appuyait une éponge humide à la base du crâne, et Sid Sullivan lui soufflait une pluie d’eau rafraîchissante sur la figure et la poitrine. On lui avait déjà enlevé ses gants, et Sandel, penché sur lui, lui serrait la main. Il n’éprouvait aucun ressentiment contre l’homme qui venait de le terrasser, et il lui rendit son étreinte avec une cordialité qui provoqua une protestation de ses jointures en piteux état. Puis Sandel s’avança au milieu du ring et le public arrêta son tumulte pour l’entendre accepter le défi du jeune Pronto et porter à cent livres le pari supplémentaire.

King demeura apathique pendant que ses seconds épongeaient l’eau qui lui ruisselait sur le corps, puis lui séchaient le visage et l’apprêtaient à quitter la plate-forme. Il se sentait affamé : non pas d’une faim ordinaire, de cette faim qui vous ronge, mais d’une grande faiblesse accompagnée d’une palpitation au creux de l’estomac, et qui se communiquait à son corps tout entier. Il se rappela ce moment du combat où il tenait Sandel en équilibre instable et prêt à osciller vers le plateau de la défaite.

Ah ! le morceau de bifteck lui aurait permis de s’en tirer ! Il ne lui avait manqué que cette petite chose au moment décisif, et il avait perdu !

Ses seconds le soutenaient à moitié pour l’aider à quitter la plate-forme. Il s’écarta d’eux, se faufila sans aide à travers les cordes, puis sauta lourdement sur le plancher et les suivit sur les talons pendant qu’ils lui frayaient un chemin dans la foule encombrant l’allée centrale.

Au moment où il quittait le vestiaire, à l’entrée de la salle, un jeune homme l’interpella :

– Pourquoi ne pas lui avoir réglé son compte quand vous le teniez ? demanda le quidam.

– Oh ! allez au diable ! répondit Tom King en descendant les marches.

Les portes du débit du coin étaient grandes ouvertes ; il aperçut les lumières et les serveuses souriantes ; il entendit de nombreuses voix discutant la rencontre, et le tintement continu des pièces sur le comptoir. Quelqu’un l’appela pour lui offrir un verre. Il hésita de façon perceptible, puis refusa et poursuivit son chemin.

Il n’avait pas un liard en poche, et la promenade de deux kilomètres lui parut longue pour rentrer à la maison. Il devenait certainement vieux.

En traversant le Domaine, il s’assit soudain sur un banc, énervé à l’idée de sa femme qui veillait pour l’attendre et pour apprendre l’issue du pugilat. Cette pensée lui semblait plus atroce que le coup qui l’avait mis hors de combat, et presque impossible à envisager.

Il se sentait faible et meurtri, et la souffrance que lui infligeaient ses jointures l’avertissait que, même s’il trouvait à s’employer comme manœuvre, il serait obligé d’attendre une bonne semaine avant de pouvoir manier la pelle ou la pioche. La faim qui lui donnait des palpitations au creux de l’estomac devenait accablante. Écrasé sous sa misère, il sentit ses paupières s’humecter. Il couvrit son visage de ses mains et se souvint en pleurant de Stowsher Bill et de la façon dont il l’avait traité en cette soirée de jadis.

Pauvre vieux Stowsher Bill ! Il comprenait maintenant qu’il eût pleuré dans le vestiaire !

FIN

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