J’IRAI COMME UN HUMBLE MOINE
J’irai comme un humble moine, en calotte,
Ou comme un blondasse vagabond,
Là où coule dans les vallées
Le lait des bouleaux.
Je veux mesurer les coins de la Terre
Confiant dans une problématique étoile,
Et croire au bonheur du prochain
Dans le sillon sonore des blés.
La main fraîche de la rosée
Abat la pomme du matin.
En ratissant le foin dans la prairie
Les faucheurs me chantent leurs chansons.
Heureux qui dans une humble joie,
Sans amis et sans ennemis,
Fera route entre les villages
En priant devant les meules de foin.
Ce poème est tiré de La Confession d’un voyou, de Serguei Essénine. Il fut écrit en 1920. Essénine avait vingt-cinq ans, et il ne lui en restait plus que cinq avant que son corps ne soit retrouvé dans une chambre d’hôtel à Saint-Pétersbourg (alors Léningrad), pendu à un tuyau de gaz, à ses côtés un poème écrit de son sang… un tuyau vertical !… Tant de poètes se trouvèrent « suicidés » en ces temps-là.
ENTRE ESSÉNINE ET HERBETTE…
En ce temps-là, Léningrad n’était pas L’Héroïque, comme le proclament fièrement les énormes lettres qui surplombent l’aéroport de Pulkovo… héroïsme 900 fois renouvelé de ses 900 jours de siège de septembre 1941 à janvier 1944. En ce temps-là, Jean Herbette, ambassadeur de France à Moscou adressait à Aristide Briand un rapport confidentiel dont j’extrais quelques lignes :
« Les pays qui formaient l’ancienne Russie et que Moscou gouverne actuellement ressemblent à une immense forêt sur laquelle un terrible orage aurait passé. Les arbres découronnés, couronne n’étant pas toujours synonyme de tête. Des branches vivantes ont été cassées comme le bois mort. Tous les troncs frêles ou pourris ont été brisés. De loin, pendant des années, cette forêt dévastée a produit l’effet d’un cimetière.
Mais vous rappelez-vous, monsieur le Président, nos petits cimetières de campagne au printemps le long de la Loire ? La nature y reprend son éternelle jeunesse, et la vie triomphe de la mort. La forêt russe reprend de même. »
Nous sursautons à la suite dithyrambique du rapport qui compare l’impérialisme bolchevique à une « poussée irrésistible de la nature » et s’enflamme tout en s’aveuglant : « C’est sous un gouvernement internationaliste que cette poussée a encore le plus de chance de se frayer pacifiquement son chemin. »
RETOUR À ESSÉNINE
Mais oublions monsieur l’ambassadeur et sa prose pour revenir à Essénine le poète, le poète voyou (une sorte de Villon ? De Rimbaud ?) ou de marcheur infatigable vers la grande lumière, tel Péguy.
Essénine fut considéré comme le chef de l’imagisme russe. Ses images étaient simples et frappantes comme celles des cathédrales. L’esprit et l’œil se partageant le bonheur. Mais bonheur contrastant avec la cruelle et désanimante montée en puissance de la ville – surtout la ville bolchevique louée par le pauvre ambassadeur — avaleuse de corps et d’âmes contre laquelle Essénine se rebella, avec les seules armes des âmes assez lucides pour savoir leur faiblesse, assez fortes pour en tirer la quintessence.
Et pour mieux vous le faire aimer, voici un extrait du premier poème de La Confession d’un voyou, qui est aussi une ode à l’irremplaçabilité des êtres, écrite au moment où d’aucuns voulaient y instaurer le culte de l’homme nouveau.
Tout le monde ne peut chanter,
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme aux pieds des autres.
C’est ici la suprême confession d’un voyou.
Je me promène, exprès, échevelé ;
La tête comme une lampe à pétrole sur les épaules,
Il me plaît d’éclairer dans la nuit
L’automne dépouillé de vos âmes.
Il me plaît que les pierres des insultes
Tombent sur moi comme la grêle d’un orage vomissant.
Je serre alors plus fort avec mes mains
La vessie inclinée de mes cheveux.
J’aime me souvenir alors d’un étang
Couvert de mousse, des sons enroués de l’aulne,
Et que j’ai quelque part père et mère
Qui se fichent de tous mes vers,
Et qui m’aiment comme leurs champs, leur chair,
Comme une petite pluie qui amollit
Au printemps les jeunes blés.
Ils vous piqueraient avec leurs fourches
Pour chaque injure que vous me jetteriez.
