Tous ces derniers mois, je m’inquiétais de l’absence de Michel Tournier dans les médias les plus diffusés, ceux-là mêmes qui suivent l’actualité littéraire et sont mêlés à nos vies. Du moins à ma connaissance, pas d’article où l’écrivain aurait été ne serait-ce que cité ; pas d’interview (tandis que nous ne manquons pas de savoir l’opinion d’un artiste sur un événement propre à heurter les sensibilités); pas d’annonce d’un dernier ouvrage… alors même que nous sommes très nombreux à en guetter l’avènement.
Je craignais que l’écrivain – âgé de très bientôt 87 ans- ne soit atteint d’une maladie qui l’empêcherait de continuer à nous faire entendre sa voix de poète, c’est-à-dire de créateur d’un univers nouveau, mêlé de réalisme et de sacré, accoucheur de personnages qui prennent souvent une allure mythique, conduits à briser les frontières d’un réel trop étroit, mais nous rappelant à la toute-puissante domination d’une nature éblouissante. Œuvre déroutante et édifiante : mission littéraire accomplie.
Le sentiment d’être spoliée de lectures dont j’aurais immédiatement reconnu le goût familier, comme ces plats pourtant habituels, mais que l’on réclame sans lassitude, salivant d’avance, mais qui chaque fois ne sont ni tout à fait autres ni tout à fait mêmes.
Me voilà aujourd’hui rassurée… Michel Tournier s’est fait récemment entendre ! Celui qui, quelques années auparavant, m’a accueillie dans son presbytère de la Vallée de Chevreuse et s’est montré si encourageant pour mes propres écritures, vient de me lancer un clin d’œil malicieux, qui lui va bien !
Cette émotion de lectrice, tout egocentrée, j’en conviens, me fit réfléchir à une question récurrente depuis la naissance de ma passion des livres : elle interroge non pas tant la littérature elle-même que ceux qui la font. C’est-à-dire font d’elle un instrument de vie.
L’écrivain fait la littérature au sens où, par chacune de ses œuvres, il apporte un élément de construction qui bâtit un monde, jamais fini, jamais défini par nature. Comme l’architecte fait un monument, à la fois objet matériel qui porte témoignage, destiné au souvenir. Il accepte d’emblée d’être un parmi tant d’autres, d’être unique et de se fondre dans une communauté de ceux qui construisent cet objet.
Il s’agit particulièrement de cette étrange relation que tout lecteur épris d’une œuvre et d’une écriture entretient avec leur auteur. Cette relation n’échappe pas à quelque despotisme, comme dans toute relation où l’un attend de l’autre, honoré de tant de confiance donnée, qu’il le nourrisse, se sent par lui changé, grandi, et remet son devenir entre ses mains. Ainsi, l’aimé nous devrait quelque chose, serait tenu de ne pas nous décevoir, et surtout de ne pas disparaître. Si un tel malheur advenait, quelle tristesse ! Quelle colère aussi, face à cette désinvolture de nous abandonner, de nous laisser à un vide que nul autre ne saurait combler. Car d’autres auteurs nous offrent leur œuvres, mais celui-là qui vient de nous quitter, dans son absolue particularité, dans sa parfaite unicité, reste irremplaçable.
Et nous restons comme spoliés, amputés de ce qu’il aurait pu encore écrire, et donc nous donner.
Ne disons-nous pas d’un écrivain regretté: s’il était encore là, quelle œuvre il aurait faite, lui, de tel ou tel sujet! Sous-entendu : bien supérieure à ce qu’il nous est proposé de lire…
Cette projection pleine de certitude de grandeur, c’est au nom même de l’enthousiasme jamais déçu que nous l’osons, au nom des promesses que sont les œuvres écrites et que nous avons aimées, et qui, elles, restent en lieu et place de leur auteur, parlent pour lui et de lui. En cela, comment partager la vision macabre de Sartre des bibliothèques : comment sauraient-elles être des « cimetières » ? Elles sont au contraire emplies de présences, présences de paroles qui attendent la nôtre pour de nouveau résonner et emplir le monde.
C’est dire quelle confiance nous sommes amenés à faire perdurer, comme si l’écrivain qui nous a enchantés ne pouvait que rester fidèle à lui-même, constant dans sa puissance créatrice, et même meilleur de livre en livre. Car notre exigence va jusqu’à attendre de lui une perfectibilité à laquelle il ne saurait, à nos yeux, faillir.
Le droit à la défaillance ne lui est pas accordé. Porteur de nos légitimes attentes, il doit tenir parole.
De ces attentes, l’écrivain se nourrit sans doute à son tour. Un devoir moral le tient. Encombrant, certes. Mais c’est le prix du talent.
Le talent oblige.
Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®
Un commentaire pour LECTRICE DANS L’ATTENTE