DES TYRANS

Hasard ou … opportunité ?

Depuis l’avènement des révolutions arabes, accompagné des révélations et des discours sur les tyrannies qui ont régné et règnent encore dans ces contrées du monde, m’est offerte l’occasion féconde et heureuse de relire la tragédie de Racine, Britannicus, grâce à mes jeunes compagnons en littérature. Étrange coïncidence, et d’autant plus que l’un d’eux se scandalisait de la permanence des tyrans « au grand jour ».

Embarquons pour les rivages raciniens, on y trouvera une première réponse.

Britannicus ou la naissance d’un monstre, Néron. Tel est le sous-titre que l’on a posé à la pièce née en plein classicisme, féru d’ordre et confronté aux désordres intérieurs d’une nature humaine bien en peine de garder mesure et raison. Et c’est bien ce qui a intéressé Racine : les origines du mal qui envahira l’âme du fils d’Agrippine et de Domitius et fit de lui une « tête de fer et un cœur de plomb », comme il fut dit de lui. Même peu versé dans l’histoire romaine, chacun se souvient qu’il marqua son règne d’infamies et d’atrocités: persécutions des chrétiens, assassinat de sa mère et de son demi-frère Britannicus, de ses deux premières femmes et ordre donné à son maître Sénèque, qui le lassait de ses leçons de modération, de se suicider.

Oui, comment devient-on un pervers sanguinaire, un être inaccessible au dialogue, empli de certitude quant à la légitimité de ses actes ? Un être fou de pouvoir, suffisamment habile pour assurer la durée de sa domination et la persuasion, voire la fascination, de son entourage ? Comment devient-on un tyran ?

Faut-il chercher du côté de la psychologie élémentaire ? Racine plonge dans les lieux profonds tissés de la violence familiale, du côté maternel (Agrippine était la sœur de Caligula, autre remarquable sanguinaire) comme du côté paternel : l’hérédité suffirait déjà à expliquer ce qui conduit Néron au délire, à la perversion, à des angoisses, source de sa terreur des autres, perçus comme toujours méprisants, complotant contre lui, souhaitant sa mort.

… Je lis sur son visage
Des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage,

reconnaît Agrippine.

Racine saisit le jeune homme en pleine rupture, transition entre le fils qui obéit et le prince qui s’apprête à commander, à prendre ses revanches  : comme autant de sursauts nécessaires, devant tous il crie, accuse, revendique la violence pour clamer qu’il s’affranchira de ce qu’il exècre désormais : la soumission. Celle qui le lie à sa mère tout particulièrement ; mais aussi à son tuteur vertueux Burrhus. Agrippine le sait :

L’impatient Néron cesse de se contraindre ;
Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.

Mais le dramaturge habilement ajoute un autre ingrédient à l’irréversible progression vers la mal : spectateur inlassable des ravages de la passion amoureuse contrariée, Racine met, sur le chemin qui inexorablement mène le jeune homme vers son destin de pourvoyeur de malheurs et de mort, la redoutable jalousie, la frustration humiliante qui rendent violent l’inhibé, fou le faible : Néron aime la douce Junie, qui aime Britannicus. Intolérables souffrances, non pas seulement de ne pas être aimé, mais surtout d’aimer celle qui aime un autre. C’est “pour l’autre“ et non pour soi : voilà le motif du jaloux. Britannicus mourra parce qu’il doit mourir ; légitime défense, n’est-ce pas ? Et mourront tous ceux qui défendent le condamné, cherchent à apaiser le futur prince. Dans la colère, le soupçon et la haine, le faible prend de la force, fait taire les doutes, voire la haine envers lui-même : le bourreau se voit victime, et tout est joué.

Narcisse, c’en est fait, Néron est amoureux,

confie-t-il au conseiller, qui tient l’inévitable et sinistre rôle du flatteur et du tentateur. Celui-ci ajoutera plus tard :

N’êtes-vous pas, Seigneur, votre maître et le sien …

Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle ?

Vivez, régnez pour vous…

Bien sûr , il faut à l’émergence du monstre un contexte politique offrant ses opportunités à celui qui a tant de comptes à régler. Racine – pour ne pas blesser le Prince qui règne à Versailles – privilégie, sur l’aspect extérieur de la lutte pour le trône, l’incarnation d’un conflit psychologique. Là est l’immense vertu de son théâtre : nous rappeler aux vérités des cœurs. Petit florilège de la perversion :

Elle aime mon rival, je ne puis l’ignorer
Mais je mettrai ma joie à le désespérer…


Je me fais de sa peine une image charmante…
Je sais l’art de punir un rival téméraire…

J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer.

Une bête blessée est dangereuse.

Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®

 

 

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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