NAÎTRE À LA POÉSIE

Il semble à Bastien que pour la première fois de sa vie, il découvre la poésie.

Deux heures durant, il s’immerge dans la chair chaude et lumineuse du sonnet Vie Intérieure, rédigé en 1857 par Charles BAUDELAIRE hanté d’images éblouissantes qui le délivrent un temps de sa douleur… Bercé de souffles chauds et de vagues alanguies, Bastien rêve avec le poète, emmené loin, très loin, dans un monde dont la splendeur et la douceur immenses réclament pluriels et hyperboles :

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

Bastien sent en lui des sons, des parfums, des visions se mêler à sa propre vie. Il comprend d’un coup cet étrange phénomène par lequel des mots ont le pouvoir de façonner notre intimité, s’ancrent en nous comme en leur lieu d’accueil.

Tout allait donc pour le mieux, me direz-vous. En effet : tout allait parfaitement et pour lui, qui faisait l’expérience d’une révélation par la lecture d’un texte somptueux ; et pour moi, qui me réjouissais du récit de son aventure, prélude – me disais – je à tant d’autres qui l’attendent.

Mais voilà que l’aventure, tout soudain, s’acheva cruellement.

Avec le ton inquiet de celui qui sent confusément qu’il se trompe mais espère encore un démenti, Bastien me dit : « N’est-ce pas que Baudelaire a souvent vécu dans les rues ? Et c’est par son art qu’il transformait la réalité… C’est le langage poétique qui la transfigure… Mon professeur nous l’a expliqué: les vastes portiques, ce sont les porches où il dormait ; les vagues, les esclaves, les palmes: tout est idéalisé par le sentiment de liberté qu’il a vécu dans une vie antérieure, et les mots disent ses visions ».

Oui, Bastien : le langage poétique a ce pouvoir de transfiguration.

Mais le feu embrasant le ciel au coucher des soleils marins, les accords solennels du bruit de la houle, et les odeurstriomphantes qui saturent l’air, habitent l’esprit du poète depuis son retour d’un voyage aux îles Mascareignes,  les actuelles îles de la Réunion et Maurice. Voyage contraint par le Général Aupick, irrité par la vie dissolue de son beau-fils, par ses provocations d’adolescent en souffrance lancées à sa mère, tant aimée, comme des appels au secours. Images gravées à jamais d’une expérience qui dramatisa le conflit intime dont les Fleurs du Mal sont marquées au fer rouge: entre Ennui ravageur et aspiration à l’Idéal, par nature inaccessible, le poète épuise les forces qui le tiendraient debout.

“Je ne savais pas que Baudelaire connaissait ces paysages, se désolait Bastien… Alors, j’ai fait une mauvaise lecture? …

Il faut connaître les événements de la vie des écrivains…sinon, on ne comprend pas leurs textes!” Désillusion de lecteur, inquiet de passer à côté du sens. Anticipation d’un impossible: comment connaître la vie de tous les écrivains? comment tout savoir des plus connus? Amertume de s’être tant laissé prendre par la force d’une pensée: la transfiguration par le langage poétique, il en aimait l’hypothèse comme une chance inouïe de colorer le monde avec une liberté infinie : on peut donc parler des magnificences exotiques sans en avoir l’expérience directe! Et de faire comme si on en avait cette connaissance directe!

Et le voilà tout dépité d’avoir à opposer le jeu des mots et la connaissance objective, contrainte par le réel…

Pas question d’entrer dans un ancien débat – connaissance de la vie des auteurs pour comprendre leur œuvre ou non? – qui aurait distrait Bastien de ce que je voulais préserver à tout prix pour lui: son enchantement.

“Aujourd’hui, ne t’inquiète pas de savoir si Baudelaire a connu ou non réellement l’azur de l’Océan Indien. Cette ignorance n’est pas ici déterminante. Et concentre-toi sur ce que tu viens de vivre ; là est une réalité, et c’est la tienne : l’éveil de ton monde imaginaire par la grâce du langage poétique. N’est-ce pas l’essentiel ? “

Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®

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