Je suis maintenant embarquée dans l’aventure de Lettropolis, en charge de lire les textes d’auteurs emplis de l’espoir d’être lus. Rappelons à ce titre que très loin de nous ériger en tribunal, nous ne souhaitons rien d’autre que d’accompagner, guider, le travail et les rêves des auteurs.
Mais dans cet article, je voudrais aborder une autre question que pose la lecture. Celle de l’interprétation.
Car, s’il est un cliché de dire que tout auteur écrit pour être lu, on peut aller plus loin et affirmer qu’il attend d’être bien lu. Je n’ai jamais vu d’auteur préserver sa sérénité lorsque son texte fait l’objet de contre-sens. Entre étonnement, inquiétude sur son talent, et mépris pour les « imbéciles », l’auteur mal lu est un homme blessé, même s’il s’en défend. Que cette blessure, souvent mortifère, soit excessive, on peut l’affirmer. Mais en l’affirmant, on n’énonce rien d’autre que la présence de la vie qui se manifeste précisément dans cette blessure. Simple rappel que l’écriture est liée indéfectiblement au vital. Ainsi, à la place que j’occupe, j’ai à comprendre les intentions de l’auteur. A créer l’intimité qui, le temps de la lecture, nous aura indéfectiblement liés, l’auteur et moi.
Il y aurait donc un sens unique. C’est facile: LE sens est dans les mots. Il suffit de “les faire parler”, et alors, pas de malentendu! Mais que dire de cette affirmation de Paul Valéry : « mes vers ont le sens qu’on leur prête » qui m’avait troublée, étudiante, au point de porter soupçon sur cette intimité que je cherchais à établir, autant par souci respectueux des intentions de l’auteur que pour m’éprouver moi-même dans leur appropriation? Faut-il voir quelque indifférence hautaine chez le poète dépossédé de son œuvre dès lors qu’elle est entrée chez les autres ? Une allusion habile à la profondeur de sa poésie, qui peut accepter une infinité d’interprétations sans que jamais l’une exclue les autres ? Ou encore une juste célébration de l’acte de lire, par lequel le texte se gonfle du sens que chaque interprétation particulière lui apporte: une simple invitation à lire, c’est-à-dire à donner du sens à des significations certes nées ailleurs mais destinées à celui qui fait acte de lecture, comme on dit acte de présence ? Car la lecture est présence au texte, présence aux mots, pleine présence au travail de l’esprit à qui s’adresse un autre esprit.
Il serait facile -et les élèves ne se privent pas de cet argument pour masquer leur réticence à se “battre avec les mots”- de proclamer la pertinence de ce leitmotiv : chacun comprend ce qu’il veut.
Cependant, le poète ne nous encourage pas à une telle dérive. Il connaît trop l’épuisant travail du sens et de ses formes.
Je me donne la liberté de compléter la formule de Valéry, sans doute volontairement provocatrice, en m’appuyant sur les affirmations de Umberto Eco dans son livre Les limites de l’Interprétation.
On n’a pas le droit de dire, dit le fin sémiologue, que le message peut signifier n’importe quoi. Il peut signifier beaucoup de choses, mais il serait hasardeux de suggérer la réalité de certains sens. Il faut admettre que les énoncés ont un sens littéral. « Je sais combien la controverse est vive à cet égard, admet Eco, mais je persiste à penser que, à l’intérieur des limites d’une certaine langue, il existe un sens littéral des items lexicaux, celui que les dictionnaires enregistrent en premier.»
Eco reconnaît que le texte est offert à un nombre infini d’interprétations possibles, que donc il est parfaitement illusoire qu’un texte puisse être interprété selon un sens défini et final.
Mais tout n’est pas possible! Et la nuance est essentielle, ce tout connotant le n’importe quoi. Avec lui, adoptons une position ferme: pour interpréter un texte, il faut au moins reconnaître l’existence du sens littéral; et à partir de là, il devient possible d’interprêter selon les dispositions de notre vie intérieure. Le nombre de conjectures que peut faire le lecteur est infini, mais le “bon” lecteur ne peut échapper à cette nécessité, signe de la reconnaissance qui relève d’un devoir envers l’auteur: tester son interprétation sur la cohérence textuelle. Le texte contient une intention transparente qui peut rendre une interprétation inacceptable.
Eco sait de quoi il parle: certaines de ses œuvres romanesques ont subi des sur-interprétations indéfendables, tandis que d’autres ont eu le mérite de mettre en lumière ce qui avait échappé à sa conscience au moment de l’écriture. Voilà qui laisse présager de belles discussions autour du sens d’une œuvre! Á condition que chacun se souvienne de la règle: seule l’argumentation fondée sur le texte lui-même et sa cohérence fera que ces discussions … auront du sens! Cette cohérence irréfutable, elle, se situe entre l’intention de l’auteur, dans le fond inaccessible, et l’intention du lecteur, discutable. Une occasion nouvelle nous est donnée aussi par les textes publiés par Lettropolis et offerts à la vie intime particulière de chaque lecteur. Lettropolis existe aussi pour que nous éprouvions encore à la fois nos différences et l’unité réalisée par une même œuvre bien lue.
Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®
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