On a beaucoup dit que l’image l’emportait sur les mots en force de conviction, persuasion et séduction. Face à l’insoutenable, elle serait l’instrument le plus efficace pour susciter la révolte. Mais le jeune lycéen avec qui je lisais la semaine dernière la scène de l’effroyable agonie d’un enfant, dont Camus fit le point d’orgue de son récit La Peste, me révéla l’illusion de cette croyance.
Est-ce dire que l’image, du fait même de la délimitation de ses formes, singularisant le fait raconté et donc le privant de sa réalité plurielle et symbolique, ne permet pas à notre esprit de voir au-delà de ce qu’elle montre ? Et l’on sait par ailleurs combien la vision répétitive des images de destruction et de deuil finit par émousser les effets recherchés : l’indifférence gagne, sinon la lassitude. Les mots semblent au contraire jouir du privilège de préserver leur pouvoir d’agir sur nous, d’aiguiser notre émotion et notre réflexion, même après plusieurs lectures : c’est que le lecteur, les chargeant de ses images intimes, voit l’activité de sa pensée prolongée à l’infini, selon une variation souvent inattendue.
Voilà ce que j’eus donc à vérifier lorsque Matthieu, 17 ans, pourtant nourri jusqu’à l’écœurement d’images, capable d’indifférence à la violence de certaines d’entre elles, interrompit brutalement sa lecture : « C’est insoutenable ! », s’exclama-t-il.
« …l’enfant supplicié… sa frêle carcasse pliait sous le vent furieux de la peste… de grosses larmes, jaillissant sous les paupières enflammées, se mirent à couler sur son visage plombé et, au bout de la crise, … l’enfant prit dans le lit dévasté une pose de crucifié grotesque. »
Insoutenable, oui, le calvaire de l’enfant innocent… La contradiction ramassée dans la formule « crucifié grotesque » fait jaillir en nous des images dont l’inventivité nous surprend nous-même, et qui hurlent le non-sens d’un monde livré à l’aveuglement de forces si étrangères à l’homme : la révolte envahit Rieux, le médecin empli du désespoir de celui qui mesure l’ampleur de son impuissance, et Tarrou, l’organisateur de la lutte contre le Mal qui croit en la sainteté sans Dieu, et que sa lucidité ne conduit pas au renoncement de la tâche qui reste à l’homme : même « ivre de fatigue et de dégoût », combattre sans faillir, jusqu’au bout de ses forces.
Une révolte, en ces minutes qui n’en finissent pas de délivrer l’enfant, les définit tout entiers et étouffe en eux la moindre parole. Rend toute parole impossible. Face à l’enfant qui meurt dans des souffrances pour lesquelles n’importe quel mot émis semblerait une injure tant il serait inapte à dire, Rieux et Tarrou se taisent, parce que le silence tient aussi lieu de pudeur autant que de désarroi. Ce qui leur reste, dans cette salle d’hôpital gorgée de souffrances, d’odeurs puantes et de mort, c’est la décence.
Ce silence, c’est encore la marque d’une ignorance totale : puisque la source du mal qui tombe sur les hommes sans distinction et dont ne sait où ni pourquoi, nul ne peut prétendre la nommer, qu’au moins le sacrifice de l’enfant, de l’innocent meurtri leur offre cette occasion de rester dignes en se taisant. Que la révolte soit pure, cernée d’un vide qui la met au centre de tout, concentrant sur elle les forces qui leur permettent de poursuivre leur tâche.
Matthieu, si bavard d’ordinaire, fut un instant Rieux et Tarrou : après ces mots : « C’est insoutenable ! », il s’est tu. Mais il s’agissait de reprendre la parole comme on reprend son souffle : il ne put que répéter ces mots de Camus qui lui ont imposé silence mais pour se graver dans sa mémoire : « le flot brûlant, l’épouvante de la flamme, le repos qui ressemble à la mort ».
Ils habitent désormais son univers, sans risque d’usure.
« Rieux se retourna brusquement vers lui et ouvrit la bouche pour parler, mais il se tut…
Seul, l’enfant se débattait de toutes ses forces. Rieux qui, de temps en temps, lui prenait le pouls, sans nécessité d’ailleurs, et plutôt pour sortir de l’immobilité impuissante où il était, sentait, en fermant les yeux, cette agitation se mêler au tumulte de son propre sang. Il se confondait alors à l’enfant supplicié et tentait de le soutenir de toute sa force encore intacte ».
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