UNE TRANCHE DE BIFTECK, JACK LONDON (4) TROIS REPRISES

TOUCHÉ

UNE TRANCHE DE BIFTECK
QUATRIÈME ÉPISODE
TROIS REPRISES

Sandel, assis, fut débarrassé de son pantalon, puis, debout, fut dépouillé de son maillot par-dessus la tête. Tom King put contempler alors la Jeunesse incarnée : une poitrine vaste aux muscles énormes glissant comme des bielles vivantes sous la peau blanche et satinée. Tout ce corps fourmillait de vie, et cette vie, Tom King s’en rendait compte, n’avait rien perdu de sa fraîcheur au cours de ces combats prolongés où la jeunesse paie son tribut et s’en retourne un peu moins jeune qu’en entrant.

Les deux hommes s’avancèrent au-devant l’un de l’autre, et, au moment où le gong résonnait et où les seconds dégringolaient de la plate-forme avec leurs pliants, ils se serrèrent la main et prirent aussitôt leur attitude de combat.

Instantanément, tel un mécanisme d’acier et de ressorts équilibré sur une détente infiniment sensible, Sandel se mit à avancer, reculer et rebondir, logeant un coup du gauche aux yeux, un coup du droit aux côtes, esquivant une riposte, se dérobant dans une danse légère et revenant dans une danse menaçante.

C’était une démonstration éblouissante, et le public hurla son approbation. Mais King n’était pas ébloui. Il avait soutenu trop de combats, et contre trop de jeunes, pour ne pas apprécier à leur juste valeur ces coups trop rapides et trop adroits pour être dangereux. Évidemment, Sandel voulait précipiter les événements dès le début. Il fallait s’y attendre. C’était la manière de la jeunesse, avide de dépenser sa valeur superbe en folles révoltes et furieuses attaques, d’accabler l’adversaire sous sa force glorieuse et son désir sans limites.

Sandel avançait et reculait, surgissait à droite, survenait à gauche, léger de jambes et ardent de cœur, miracle vivant de chair blanche et de muscle offensif, s’échappant et bondissant comme une navette, accomplissant entre deux mouvements toute une série de gestes intermédiaires, combinés en vue de démolir Tom King, cet obstacle interposé entre lui et la fortune. Et Tom King, avec patience, endurait tout cela. Il connaissait son affaire et comprenait la jeunesse maintenant qu’elle ne lui appartenait plus. Rien à faire avant que l’autre eût perdu un peu de vapeur, pensait-il ; et il souriait en lui-même en se baissant exprès pour recevoir sur le crâne un coup lourdement asséné. C’était une malice, mais parfaitement conforme aux règles du jeu. Au boxeur de prendre soin de ses jointures, et s’il s’obstine à frapper l’adversaire sur le sommet de la tête, c’est à ses risques et périls.

King aurait pu se baisser un peu plus et laisser le coup se dépenser à vide, mais il se souvenait de ses premiers assauts et de la façon dont il s’était brisé une première jointure sur la caboche de la Terreur du Pays de Galles. Il se conformait aux règles du jeu. Cette parade coûterait à Sandel une de ses jointures : non pas que le jeune homme dût s’en apercevoir sur-le-champ : il continuerait avec une superbe indifférence, frappant aussi dur que jamais jusqu’au bout de la bataille. Mais plus tard, lorsque commenceraient à se faire sentir les effets d’assauts multiples et prolongés, il regretterait cette jointure et se rappellerait comment il l’avait démolie sur la tête de Tom King.

La première partie de l’assaut fut toute à l’honneur de Sandel, qui souleva l’enthousiasme du public par la rapidité de ses attaques en tourbillon. Il écrasa King d’une avalanche de coups, que l’autre encaissa sans sourciller, sans frapper une seule fois, se contentant de se couvrir, de parer, de se baisser ou de se coller en corps à corps pour esquiver les horions. De temps à autre, il faisait des feintes, secouait la tête quand un coup portait de tout son poids, et n’accomplissait que des mouvements lourds, sans élans ni bonds, sans perdre un atome de force : sa discrétion d’homme mûr l’avertissait qu’il fallait laisser mousser cette jeunesse avant de rendre coup pour coup.

Tous les mouvements de King étaient lents et méthodiques, et ses yeux aux lourdes paupières et aux regards alanguis lui donnaient l’apparence d’un homme à demi endormi ou aveuglé par un excès de lumière. Cependant, rien n’échappait à ces yeux-là, habitués à tout voir par un entraînement de plus de vingt ans dans l’enclos de boxe. Ces yeux-là ne clignaient ni ne vacillaient en voyant arriver un coup, mais regardaient tranquillement en mesurant la distance.

Pendant la minute de repos qui suivit cette première prise, assis dans son coin de la plate-forme, les jambes écartées et les bras reposant à angle droit sur les cordes, il soulevait franchement et abaissait profondément le ventre et la poitrine pour engouffrer l’air que chassaient les seconds en agitant des serviettes. Il écoutait les yeux fermés les cris de la salle : « Pourquoi ne te bats-tu pas, Tom ?… Tu as la frousse du petit, hein ? » criait-on de-ci, de-là. Et il entendit ce commentaire d’un spectateur au premier rang : « Il a les muscles noués. Il ne peut remuer plus vite. Deux contre un sur Sandel, en livres sterling ! »

Le gong résonna et les deux hommes quittèrent leurs encoignures. Dans son ardeur à recommencer, Sandel parcourut bien les trois quarts de la plate-forme, tandis que King se contentait de parcourir la distance minimum, d’accord avec sa tactique d’économie. Insuffisamment entraîné, n’ayant pas mangé à sa faim, il épargnait le moindre pas. De surcroît, il avait déjà couvert deux kilomètres pour atteindre le champ de bataille.

Cette reprise fut une répétition de la précédente, Sandel s’emportant en une attaque brusquée et le public demandant avec indignation pourquoi Tom King ne se battait pas. À part des feintes et quelques coups lents et inefficaces, il ne fit que parer, se maintenir en place et se coller dans un corps à corps. Sandel voulait accélérer l’allure, et King, par prudence, l’en empêchait. Le vétéran souriait avec une sorte de souci pathétique et ménageait sa force avec une jalousie dont est seule capable la maturité.

Sandel représentait la jeunesse et gaspillait ses forces avec la magnifique prodigalité de son âge. King dirigeait l’assaut en chef consommé, avec la sagesse acquise au prix de longues et cruelles mêlées. Il observait tout, la tête et les yeux froids, avec des mouvements lents, attendant que Sandel eût jeté sa gourme. Pour la majorité des spectateurs, King n’était pas de force, et ils exprimaient leur opinion en offrant trois contre un sur Sandel. Mais un petit nombre de sages, qui connaissaient King de longue date, acceptaient le pari, qu’ils considéraient comme gagné d’avance.

La troisième reprise débuta, comme les autres, tout à fait partiale ; Sandel faisait tout, menait la partie et accablait de coups son adversaire. Une demi-minute s’était déjà écoulée quand Sandel, trop confiant en lui-même, se découvrit. Les yeux de King flambèrent en même temps que se détendait son bras droit. C’était le premier coup réel qu’il portât, la courbe du bras tordue pour la rendre plus solide, et derrière lui tout le poids du corps pivotant à demi. On eût dit un lion endormi lançant un coup de patte soudain comme un éclair. Sandel, touché sur le côté de la mâchoire, fut abattu comme un bœuf. Le public resta bouche bée et murmura de timides approbations. L’homme n’avait pas les muscles noués, en fin de compte : il pouvait asséner un coup comme celui d’un marteau de forgeron.

(À suivre)

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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