Le 16 mai prochain, seront vendues aux enchères deux pages autographes d’Antoine de Saint-Exupéry, brouillon de son œuvre la plus célèbre écrite en 1941 à New York, Le Petit Prince, découvertes au milieu d’un monceau de lettres.
Le premier feuillet présente différentes versions du chapitre 17 (la rencontre avec le serpent) et du chapitre 19 (le petit héros au sommet d’une montagne découvre l’écho). Le deuxième propose sa rencontre avec un cruciverbiste, personnage auquel St Ex a renoncé. Etonnant abandon, car il semble être un ambassadeur de l’esprit humain : depuis trois jours, il cherche « un mot de six lettres qui commencent par un « G » et signifie « gargarisme ». Le manuscrit n’en livre pas davantage… Aucune réponse apportée, pas même à la question que le Petit Prince se pose dans la manuscrit. Pas de solution. Le mystère reste entier, et d’abord celui de la pensée de Saint-Exupéry.
Quelque chose nous échappe de l’itinéraire suivi par l’auteur. Nous sommes face à un choix, une décision sans en connaître le cheminement. Intimité préservée, secrets inviolés.
Nous sommes face à l’écriture.
Car oui, l’écriture est une suite de choix dont certains même peuvent échapper à notre conscience claire. « C’est venu spontanément… cela s’est imposé à moi », entend-on dire alors. Inutile d’interroger ses origines et savourons l’objet choisi ? Certes. Mais quand on a la chance de pouvoir connaître l’écriture initiale, celle à laquelle l’auteur imposera des transformations ou renoncera, il devient piquant et irrésistible, comme pour une énigme policière, de questionner les décisions d’écriture.
Ainsi, aux jeunes lecteurs qui, trop souvent, doutent que l’auteur ait « fait exprès » d’employer tel terme, d’enrichir une expression de telle figure de style, ou de rythmer sa phrase en trois temps, j’aime beaucoup raconter l’histoire d’un changement éloquent que l’on doit à Flaubert, dans l’écriture de Madame Bovary.
Emma Bovary et son jeune amant Léon se rendent à la ferme où elle a mis en nourrice sa petite fille. Boue, fientes d’animaux, odeurs nauséabondes : la misère paysanne habite chaque mot. Le couple pénètre dans l’unique pièce où vivent les fermiers. Première version : Léon essuie au racloir ses bottines bien cirées avant d’entrer. Deuxième version : le visage marqué de dégoût, il les essuie en sortant…
Par un coup de baguette magique, et -avouez-le- à bien peu de frais d’écriture, Flaubert nous donne à voir et à sentir, l’ immonde saleté dans laquelle la jeune femme, qui ne veut pas s’encombrer de ce qui ferait obstacle à son rêve de grandes amours passionnelles, abandonne son enfant.
L’intention est claire. La preuve de l’épuisant questionnement dans l’écriture est impeccable : mes jeunes lecteurs n’en reviennent pas.
On reste dès lors d’autant plus frustré de ne pas savoir pourquoi Saint-Exupéry a renoncé au cruciverbiste, si absorbé par sa recherche qu’il ne prête guère d’attention au Petit Prince l’abordant, des questions plein la tête.
Peut-être faudrait-il demander aux auteurs de Lettropolis de nous raconter quelque anecdote manifestant ce travail intime de la pensée en quête de toujours plus de justesse… C’est une bonne idée, non ?!
Un commentaire pour BROUILLONS