CONTRE UN CONTEMPTEUR DU FRANÇAIS

Je parlerai de Fabian Bouleau, auteur de Chienne de langue française ! Points éditeur.

UN CHIEN DE MA CHIENNE

 En 2013, est paru – qui m’a été offert par un collègue attentionné – un petit ouvrage que j’ai lu avec un agacement continu et cruel, sans que pour autant j’en jugeasse le contenu indigne d’intérêt. C’est l’un de ces ouvrages où l’on lit pour la énième fois que le subjonctif imparfait (que j’ai laissé négligemment tomber) est une vieillerie précieuse qu’un moderne ne peut plus employer sans se couvrir de honte et de ridicule. Personnellement, j’aime beaucoup le subjonctif, et quel qu’en soit le temps, je l’emploie. Il est drôle, cocasse, incongru et merveilleusement sonore, le subjonctif ! Moi, il me ravit ! L’auteur de notre ouvrage, pourtant, un érudit, lui, il ne l’aime pas du tout. Mais l’auteur est un érudit doublé d’un censeur.

 Il ouvre, on l’aura deviné, le procès du français. Résumons. Le français serait inadapté à dire la complexité du monde contemporain. L’auteur mérite l’étiquette « d’érudit » si j’en crois l’étendue de son savoir en matière linguistique ; de plus, je le soupçonne de faire partie de la coterie très fermée de la francophonie, l’éditeur écrivant au dos du livre, de manière assez sibylline : « Fabien Bouleau est très attaché à la francophonie. » On n’accède pas à ces sphères-là sans de grandes compétences (et quelques accointances).

 Sous prétexte d’être drôle, insolent ou « irrévérencieux », comme on se targue de l’être, par exemple, à Radio France, c’est-à-dire purement méchant, (quel ennui ces journalistes qui ont, un jour, découvert un mot rare et délicieux, tel « irrévérencieux » – ou voici quelques années, « chafouin » – et s’en servent pour justifier n’importe quelle vulgarité !) Fabian Bouleau mène au peloton d’exécution, sur un air enlevé, rythmé et joyeux, eh bien, la langue française. Il me fait penser à un corsaire ivre, à la cervelle un peu brûlée aussi par le soleil, qui balancerait à la mer le contenu de ses coffres au trésor, en croyant vider des latrines.

Fabian Bouleau a pris le parti des réformateurs de l’orthographe, personne ne s’en étonnera. Il est pour la simplification, et, preuve à l’appui, il dénonce, avec humour, avec « irrévérence », avec beaucoup de légèreté dans le ton, ce qu’il estime être les « bizarreries » (traduisons les absurdités) de notre langue (qui en sont à mon avis les trésors), et sous prétexte de nous faire rire, il démolit de page en page notre langue, en prétendant que sa complexité est inutile, précieuse, obscure et ridicule. Et il le démontre !

QUI TIRE LA LANGUE ?

Je ne suis pas d’accord !  J’entends qu’il faille mépriser les traditions pour être moderne, ancré dans son siècle, à l’écoute des jeunes, cependant, Monsieur Bouleau ne peut ignorer – il est linguiste tout de même – qu’une langue n’est pas un système mathématico-logique, d’une part ; d’autre part, qu’une langue construit sa propre logique qui est le reflet de l’esprit d’une nation. Une langue n’est pas une personne, un vieillard réac, gâteux et tordu qu’on rêverait d’euthanasier une bonne fois pour toutes. La langue en soi n’est rien qu’un réservoir. À chacun d’y puiser les mots et les tournures idoines. À chacun d’en écarter les petites salamandres que l’on peut quelquefois trouver au fond du seau et que Monsieur Bouleau fait mine de prendre pour de pustuleux crapauds !

Le français a donné au monde l’une des plus belles littératures. Est-ce un hasard ? Sa complexité est une chance, un atout, une force non pareils. En outre, une langue est une mémoire: en elle sont inscrits une histoire, un patrimoine, un héritage, certes, complexes et invisibles à la plupart de ceux qui la pratiquent, mais est-ce une raison – parce que ce trésor est difficilement accessible – de faire “tabula rasa” ou de dénigrer pour faire rire ? Il y a une certaine imposture dans la démarche de Monsieur Fabian Bouleau à nous annoncer ce programme de simplification et de réduction sur l’air enjoué et martial de « Marlbrough s’en va-t-en guerre ».

L’ARBRE QUI CACHE LA DÉFORESTATION NATIONALE

Je crois, pour ma part, que le problème est autre. C’est celui de l’enseignement de notre langue : le français est complexe (pas plus qu’une autre langue, d’ailleurs) et l’enseignement qui lui est consacré ne suffit pas hélas ! à lui rendre justice, à en montrer la beauté, la force logique et le pouvoir de persuasion. Comme on ne le comprend pas, on le méprise, l’on se moque de lui (avec force calembours), on le discrédite, on le salit, au point qu’il paraît de plus en plus logique de le remplacer par l’anglais (ce dont, rendons-lui justice, Monsieur Bouleau se défend, bien que son pamphlet conduise tôt ou tard à ce triste résultat).

 Par conséquent, c’est de la folie pure que de dire, sur ce ton désinvolte et faussement drôle, que le français n’a aucune imagination, est une langue prétentieuse, sexiste, « barjo » (sic), « grotesque », « ridicule » (sic) ; que notre syntaxe est « bégayante et malhabile» (sic), j’en passe et des meilleures ! Citer Fabian Bouleau me désole ! Stupéfiante entreprise de démolition, et comme on dit aujourd’hui, de haine, que ce petit livre si regrettable (j’éviterai de dire nauséabond) !

 Ce professeur de français (j’en gardais la surprise pour le milieu !) contribue à la perte de l’estime de notre langue qui est pourtant porteuse de toute une culture et parmi les plus belles et les plus subtiles. Évidemment je suis chauvin… Car le français est excessivement subtil, oui, Monsieur, subtil à l’excès, ne nous en plaignons pas. Ou bien ce sont ses auteurs qui sont subtils, lesquels ont su extraire les beautés du français qui s’adaptaient à leur pensée subtile. Avoir quelques connaissances et un peu de talent ne nuit pas ! Ses auteurs comptent parmi les plus grands. Le français aiguise notre perception du réel. Marcel Proust écrit en français que je sache, mais direz-vous dans une syntaxe « bégayante et malhabile » ? Allons ! Ce sont les sirènes démagogiques qui débitent ces carabistouilles dont Molière se serait régalé. Hélas ! Molière n’est plus. À moi, ces sirènes me font peur. Je crains qu’elles n’aient de plus en plus d’oreilles complaisantes, d’abord, parmi les militants (appelés aussi « les journalistes »), pour attirer sur leur récif tous les désinformés actuels que l’Éducation Nationale éloigne de la Beauté. Nous avons besoin de la Beauté ; nous avons besoin du français bien enseigné !

 Ne nous plaignons pas de la difficulté du français, mais renforçons l’enseignement du français ! Donnons-nous les moyens d’aimer et de faire aimer cette belle, admirable, noble langue dans laquelle se sont exprimés le plus grand nombre de prix Nobel de littérature au monde. N’écoutons pas ces félons qui méprisent leurs racines, leur patrimoine, leur héritage culturel et veulent tout casser. C’est à la mode. Puisse cette mode passer vite…

FALLAIT-IL VRAIMENT QU’EN FAUX DIOGÈNE, IL PRÎT LE PARTI DU CYNIQUE ?

 Cela dit, le livre de Fabian Bouleau est passionnant; petite mine d’or, ouvrage aux références nombreuses, très documenté, qui passe en revue toutes les bizarreries de cette langue difficile et riche qu’est le français, que l’Éducation Nationale se plaît à ne plus vouloir enseigner comme il le faudrait, livre passionnant et aussitôt rendu détestable par la dérision et le fait qu’il prenne systématiquement en mauvaise part certains extravagants alambics de notre langue. Le parti pris de Monsieur Bouleau est celui du cynisme caractéristique de notre ère.

 La conclusion du livre de Fabien Bouleau est plus que jamais désolante, explicitement dédaigneuse : simplifions, réduisons, alignons et méprisons. NON !

 Je tiens à remercier du fond du cœur mon cher collègue, pour m’avoir offert un livre dont le titre m’aurait aussitôt alerté. Braqué, seul face à ce titre, je n’eusse jamais acheté l’ouvrage, parce que je n’aime pas me mettre en colère. Et j’aurais manqué mon pauvre hommage à la langue de Molière. Elle a tant besoin d’être aimée, je devrais dire, d’être consolée !

Christophe Biotteau publie chez Lettropolis.
Pour mieux le connaître cliquez sur sa fiche d’auteur.

 

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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