Pendant toute la campagne présidentielle, aucun mot touchant cette circonstance nationale n’a été écrit, ni sur le blog de Lettropolis, ni sur le mien, plus personnel. Cela était voulu. La conviction intime de Lettropolis et de ses membres est l’absence d’inféodation à tout parti. Ils seraient d’ailleurs bien étonnés, les imbéciles qui reprochent parfois à l’un ou l’autre d’entre nous ses fréquentations (la bêtise est insondable) de faire le bilan de toutes les sensibilités différentes à l’intérieur de Lettropolis, de ses membres, de ses auteurs.
C’est dans ces conditions que se conquiert la liberté… liberté de… (car sans complément de nom, ce terme n’est qu’un slogan creux) liberté, donc, de critiquer l’un quelconque des candidats, grands ou petits, ex de toutes obédiences, élu ou non. Bien entendu le plan littéraire est notre repère fondamental.
C’est pourquoi ce billet s’adresse d’abord à nos auteurs, présents ou futurs, et s’intéresse à la fameuse formule du « vrai travail » lancée par l’ex-président.
Quelles que furent, ses pensées, ses arrière-pensées, la formule était malheureuse.
Cet adjectif « vrai » est chaque jour dévalué, piégé, vidé de toute substance. C’est un cliché largement repris par des journalistes hâtivement formés à la langue française, et malheureusement suivis.
Si les glissements sémantiques existent pour tous les mots de toutes les langues, il en est certains qui méritent une attention particulière. L’adjectif « vrai » est de ceux-là. Ce glissement devient glissade par déséquilibre de la pensée et manque de support des synonymes nécessaires.
En effet, l’auteur doit se poser la question de la justesse de ses propos, de la richesse de leur sens, mais aussi de leurs limites, en quelque sorte, de l’entendu et du sous-entendu. Pour cela il peut très souvent s’aider de l’exercice intellectuel qui passe par la mise en place du contraire.
Ainsi, d’un « vrai travail » à un « faux travail » on mesure bien plus nettement les intentions ou les erreurs de l’auteur de la formule.
Que la personne chargée d’accomplir un travail s’en acquitte bien ou mal, vite ou non, est une question importante, mais qui ne modifie en rien la véracité de son activité de travail, de sa charge, de son retentissement heureux ou malheureux pour lui-même ou pour les autres. Il en est ainsi de toutes les activités, des plus physiquement pénibles à celle de président, tout aussi pénible, dans un autre registre de responsabilité et de charge. C’est cela qui doit être respecté.
Mais revenons à la littérature, c’est-à-dire au bon usage et au juste transfert d’information.
Il eût été astucieux de pêcher dans le large réservoir des adjectifs de notre langue, même si l’on voulait dévaloriser les efforts d’un camp adverse.
Travail supposé, travail prétendu, travail à la petite semaine, travail en faux-semblant, mini travail, travail fantôme (terme qui aurait rappelé d’anciennes heures lorsque le doyen Zamansky, à Jussieu, faisait référence aux étudiants fantômes), travail en demi-teinte, travail à deux mains gauches, comme le disent eux-mêmes les maladroits (et avouez que les conditions étaient réunies pour jouer de tous les sens de la langue française) etc.
Vrai est donc l’un de ces adjectifs qui supportent mal la glissade, l’utilisation à tout-va, la pseudo-description. Un usage plus adéquat de la langue eût évité une reculade faussement casuistique et « vraiment » peu glorieuse.
Toutes ces raisons font que nous recommandons à nos auteurs d’éviter l’utilisation de l’adjectif « vrai ». Soit il est pléonastique, soit il veut exprimer une comparaison mal ficelée, sorte d’image floue, trouvée au décrochez-moi-ça du dernier journal où l’on cause.
La preuve, toujours pendant cette campagne : la brave (?) journaliste d’une solide radio en trois lettres qui, parlant du rôle des policiers chargés d’éviter la rencontre des trois grandes manifestations du premier mai, insista sur ce que cela représentait de « vrai casse-tête ».
Comme nous n’avons entendu parler d’aucun traumatisme crânien, j’imagine que le « vrai casse-tête » n’était que la traduction inconsciente d’un fantasme habituel, une sorte de « vraie-fausse bavure » ou encore une « véritable » envolée pseudo lyrique, une « réelle » enfilade de fausses-vraies perles, plus ou moins de culture.
Bref, de la bouillie pour les chats.
Alors, à titre de petit exercice de style, nous relirons cette phrase pour en recueillir le bon usage du « vrai » :
« L’écuyer du duc de Guise lui avait rapporté la vérité, en lui disant que Madame de Montpensier était extrêmement malade ; car il était vrai que sitôt que ses femmes l’eurent mise dans son lit, la fièvre lui prit si violemment, et avec des rêveries si horribles, que dès le second jour l’on craignit pour sa vie. »
Elle est extraite de La Princesse de Montpensier, de Mme de la Fayette, texte publié par Lettropolis. Mais peut-être, avait-elle échappé à notre ex-président et à notre actuelle journaliste ? Lequel par manque de temps ? Lequel par mépris ?
Avec les compliments de Lettropolis, édition numérique de textes numérisés appelés OLNIs® (Objet Littéraire Naviguant sur Internet)
60 pages
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Un commentaire pour UN VRAI TRAVAIL