Beatrix Beck: pour l’amour de la langue française

Lettropolis aime ceux et celles qui aiment la langue française, et se donnent la même ligne de conduite: une tenace indépendance d’esprit. C’est pourquoi, Lettropolis se doit d’inviter Beatrix Beck sur son blog.

B. Beck a quitté ce monde le 30 novembre 2008 à 94 ans. S’était-elle auparavant récité la liste que s’amuse à allonger l’un de ses personnages, refusant de séparer rire et mourir Corps-mort, eau morte, morte saison, article de la mort… faire le mort… souffrir mille morts… la mort dans l’âme… mourir de sa belle mort, tête-de-mort (le fromage!) Beatrix Beck, c’est la femme qui a reçu le prix Goncourt pour son roman Léon Morin, prêtre en 1952 et rendu célèbre pas l’adaptation cinématographique de Jean-Pierre Melville. Lucide jusqu’à l’insolence, érigeant la justesse en valeur suprême, aussi capable de détachement cynique que de passion au combat dès lors qu’il faut éclairer la vie et la pensée, elle résume son existence en quelques mots: “née par erreur à l’étranger, ramenée en France à vingt et un jours, comme tout le monde, assise entre deux chaises, la vie et la mort”, et par une de ces réflexions qui définissent la causticité de son esprit, la lame de son écriture, et son inépuisable désir de servir la littérature, elle ajoute : “sans aucun doute ne se verra pas mourir, qui a jamais vu ça ?»

On peut toujours se dire que la littérature fut son milieu de vie, sa nourriture, puisque son père était Christian Beck, écrivain wallon aux origines lettone et italienne, ami d’André Gide, dont elle fut plus tard la secrétaire; on peut toujours se dire qu’à 2 ans par la mort de son père et à 22 par le suicide de sa mère, elle apprit à côtoyer le mystère de la vie et des êtres, n’en reste pas moins étonnant cet insatiable désir qui ne l’a jamais lâchée de quêter et aimer les mots, pour ciseler, broder des textes jetés à l’esprit des lecteurs, comme on jette des vérités à la figure des gens, un désir tout entier tenu en éveil par l’exercice d’un talent dont la discrétion tint lieu d’élégance, et qui ne cesse de nous adresser un sempiternel “pourquoi?”

Répondre que l’écriture coule dans ses veines ne suffit pas. Sans doute est-il plus juste de dire que ce désir porté à un tel degré de vérité est le fruit d’une vénération: celle de la langue française. Et c’est bien la qualité de cette vénération qui peut rendre vain le “pourquoi” de l’écriture. Elle explique peut-être tout, elle est une réponse à elle seule. Ainsi, s’abandonner aux phrases de Béatrix Beck à la syntaxe maniée, pétrie, prenant sa forme peu à peu dans les mots comme la statue dans les mains du sculpteur, et au lexique d’une richesse rare, c’est rejoindre cette vénération.

Je connais la joie de cet abandon depuis que le recueil de nouvelles Moi ou autres qu’elle fit paraître en 1994 m’a été tout récemment offert. Impossible de ne pas vous la faire partager. Un mutant se présente ainsi à nous:

Né, paraît-il, le … à, de… et de… qui m’ont reconnu. Fausse reconnaissance, paramnésie, on ne me la fait pas. Claudel dirait, re-co-naître, autrement dit mes parents sont nés à nouveau avec moi. Moi, je ne reconnais personne, j’ai beau me donner un mal de chien.

Prête-moi ta plume pour écrire quoi? Un mot d’amour, tous le sont puisque composés de lettres, ces déesses.

Hippolyte Leneux, un autre personnage, parle à sa femme morte et attend de la rejoindre. Et c’est les yeux sur une carte, pour suivre le voyage d’un couple d’ hirondelles et de leurs hirondeaux qui quittent son toit, que la mort le prend, doucement:

La tête penchée sur un atlas à la page du Sénégal, le doigt posé sur les îles du Cap Vert, il se sentit envahi par une douceur un peu angoissante, une mollesse, un relâchement, un dénouement. Effrayé et attiré. Pour respirer il ouvrit grand la bouche, comme les hirondeaux affamés. C’est peut-être comme ça quand on clamse, se dit-il.

Les mots jouent ensemble, frottent leurs sonorités les unes aux autres, conscients de leur pouvoir de surenchérissement, élancés vers un même but: Dimanche éteint de mon assouvissement, saisons de mon asservissement, carnaval de mon ensevelissement, jour nuit de mon accomplissement, se dit dans la première nouvelle Stanislas Lenclume, octogénaire, ancien professeur d’art pris d’un ultime passion pour une gargouille de la cathédrale de sa ville, Notre-Dame-de-Toutes-Grâces.

Fantaisie, tragique, humour noir, tendresse, sarcasme: Beatrix Beck mêle tous les tons comme la vie sait si bien les mêler, en toute cohérence.

La langue française a trouvé une irremplaçable adoratrice. La vocation de Lettropolis est d’être l’intermédiaire entre tous ses adorateurs et vous, lecteurs. Avec Béatrix Beck, quand bien même ce n’est que par quelques mots rapides, la mission est remplie.

Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®

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