LE DE PROFUNDIS DE JEAN-MARC BERNARD

De profundis

 

Ces années de centenaire guerrier que nous remémorons et célébrons offrent de multiples résonnances. Voici le De profundis de Jean-Marc Bernard dans sa version française originale, et remarquablement traduit par Oldenbroke en anglais.

Jean-Marc Bernard appartenait à l’École fantaisiste. On constate à la lecture combien le qualificatif fantaisiste ne doit pas masquer la profondeur des auteurs, surtout dans les circonstances extrêmes. « Jean-Marc Bernard qui … fut anéanti par un obus, le 9 juillet 1915, à l’aurore, entre Souchez et le Cabaret rouge. » Je cite ici les informations transmises par Oldenbroke sur son blog.

Nous reprendrons ultérieurement l’exploration de la poésie française, en trouvant autant que possible son équivalent anglais.

Laissons-nous guider…

DE PROFUNDIS

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CONTRERIMES ET COUNTER-RHYMES

Il y a peu (rien sous l’éternité) et longtemps (au regard de notre civilisation « flashante et flashy ») j’écrivis un billet sur ce blog. Il y était question de Toulet, de ses Contrerimes, et principalement des Alyscamps ou Aliscams. Un lecteur m’amenait à réfléchir sur l’orthographe du mot. Discussion alambiquée diront certains. Peut-être, au sens figuré, mais certainement pas au sens propre. Si ivresse il y eut, en cette matière, elle ne tint qu’à l’enchantement du lieu et du poème ; et l’esprit qui nous fut distillé, vint de la poésie rencontrant l’étymologie et les variantes, tournures, sœurs et cousines de la langue française.

Voguant sur Internet, notre article a rencontré un autre amoureux de ces fantaisies (aucune ironie, bien au contraire). Il s’agit de Niall O’Neill. Nom et prénom laissent à penser que son accent d’origine a peu de chance d’être arlésien. Encore que… N’importe ! L’essentiel est qu’il nous offre son amour manifeste de la langue française, au point de traduire en anglais les poètes fantaisistes, dont Toulet, et de nous en faire partager les difficultés, les jeux, les joies délicates… et, de temps à autre, le casse-tête… chinois.

Vous en voulez la preuve ?

Voici, en copie – et avec l’aimable autorisation de l’auteur – un petit délice franco-anglo-chinois de Niall O’Neill, alias Oldenbroke, d’après « Fô a dit » de Paul-Jean Toulet.

« Ce tapis que nous tissons comme
Le ver dans son linceul
Dont on ne voit que l’envers seul :
C’ est le destin de l’ homme.

Mais peut-être qu’à d’autres yeux,
L’autre côté déploie
Le rêve, et les fleurs, et la joie
D’un dessin merveilleux. »

Tel Fô, que l’ or noir des tisanes
Enivre, ou bien ses vers,
Chante, et s’ en va tout de travers
Entre deux courtisanes.

“This tapestry we plot
like a worm in his pall
we may never see all:
that is man’s lot.”

“Mayhap for another eye
the obverse may show
the dream, and the flowers, and the glow
of a marvellous design.”

Thus Fô, whom the dark, gold tisanes
(or his poems), inebriate,
singing, leaves in a state,
between two courtesans.

Et en prime, les explications d’Oldenbroke :

This poem introduces for the first time a Chinese element to the Contrerimes. The poet Fô, of Toulet’s invention, clearly has deliberate echos of the famous Li Po. Fô is the name of a poet, lover of Doliah, wife of the mandarin Jean Chicaille, who appeared for the first time in Les Ombres Chinoises, reprised in Comme une fantaisie. There will be more Chinoiserie later on, as we will see. Fô is speaking in verses one and two.Toulet loved puns, faire les calembours, so the opportunity to use the word for worm le ver and for verses ses vers is seized upon gleefully. Le ver dans son linceul is of course the Chinese silkworm, le ver à soie. Tirer les vers du nez à quelqu’un is to worm something out of somebody – in my case it’s to drag a translation out of my brain. L’or noir des tisanes refers to les tisanes opiacées – opium, to which Toulet was hopelessly addicted.

Je ne traduis pas les explications précédentes qui me semblent aller de soi pour quiconque est intéressé par une version bilingue de Toulet.

Après vous avoir alléchés avec ce dit de Fô… et d’Oldenbroke, je vous donnerai dans un autre article d’autres exemples et liens des talents d’Oldenbroke. L’illustration peut vous aider.

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IL PLEUT, Il PLEUT BERGÈRE… IL EST NEUTRE

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Associée – je devrais dire acoquinée – à la réforme de l’orthographe, est la féminisation des titres. C’est le cheval – pardon… la jument – de bataille de quelques sexo-féministes et autres illitéraires de profession : écrivaines (très vaines), docteures (si peu doctes), professeures (à rétro fesser) et autres ambassadeures (sado-misandres, probablement).

Inutile de continuer la java des délires en « eure » et autres symptômes de féminopathie chronique ou de genro-bellicisme, car la langue française possède l’outillage nécessaire et suffisant pour résoudre les cas de conscience des sexo-maniaques les plus ébouriffés : il s’agit de sa grammaire modulée par son esprit, son esthétique, sa richesse et sa précision.

Première règle simple : les noms en –eur (masculins) ont leur forme féminine en –euse. Les noms en en –teur (masculin) ont leur forme féminine en –trice (aviateur, aviatrice). Le coiffeur et la coiffeuse (si celle-ci n’est pas réduite à un meuble de toilette) peuvent très bien travailler ensemble dans un salon mixte. Mais à l’inverse, le chauffeur qui aurait fait son siège d’une chauffeuse mériterait un procès-verbal.

Eh oui ! Notre langue a ses finesses, ses spécificités. Elle est riche. On peut ainsi jouer avec les mots, sans même avoir à les déformer, trouver des surprises de sens, ou s’en tenir au maniement de la grammaire et de ses exceptions. Car toute règle a ses exceptions… les exceptions qui confirment la règle, selon l’adage bien connu. Ce qui signifie aussi que sans exceptions il n’y a pas de règle. Je dirai même plus (Ah ! Dupond et Dupont… exceptionnels) que sans l’association « règle plus exceptions » il n’y a pas de vie, il n’y a qu’un cafouillage administratif et technocratique, et la mort comme corollaire. Nous y sommes, ou plutôt, ils voudraient que nous nous y enfoncions, que nous en mourions. Mais les amoureux de la langue française ne veulent pas mourir, même si les cadavres non exquis les entourent.

L’entraîneur de sport est devenu un coach, certainement pour éviter qu’une femme, le remplaçant, soit malicieusement qualifiée d’entraîneuse. Ah ! L’abominable plaisanterie sexiste ! Surtout, ah ! la désolante anglomanie des gens qui ne parlent pas anglais et la « moutonnerie panurgienne » des faibles d’esprit et de genre.

Car la langue française a sa solution : la fonction neutre. Oui, cette fonction neutre qui existait en latin. Elle a survécu en anglais, en allemand, en russe, bien différenciée en genre. Mais elle existe aussi en français. Il s’agit bien d’une fonction et non d’un genre grammatical séparé, mais l’esprit y reste. Pour preuve, chantez donc la vieille antienne « Il pleut, il pleut, bergère… ». Qu’est donc ce « il » sinon la fonction neutre sous forme masculine ? Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, qu’il grêle, vous employez la fonction neutre dans sa forme masculine sans même vous en rendre compte.

Il suffit de l’appliquer aux titres et fonctions plutôt que de violer la langue française. Le docteur Catherine X… et maître Jacqueline Y…, avocat à la cour, ne vous en accueilleront pas moins bien. C’est en fait ce qu’on leur demande : nous donner leurs avis compétents sans rien renier de leur féminité, mais sans la trompéter à mâle embouchure.

De même, nous apprenions dans les petites classes (et dans un autre monde) à accorder les adjectifs avec les sujets. Ainsi, Jeannette (qui ne pleurait pas) et Pierrot (au clair de lune) étaient heureux (forme masculine) de se voir bien habillés (forme masculine) si la robe, la chemise et le pantalon étaient bien ajustés (forme masculine). Le maître – l’affreux hussard noir « sexiste » de la république – enseignait donc : « le masculin l’emporte sur le féminin ». La formule était simple à retenir, simple à appliquer… mais incomplète. Il aurait fallu dire que l’adjectif devenait neutre (était neutralisé) et que, par convention, il gardait une forme masculine. Mais à huit ans, cela aurait été plus complexe. Aujourd’hui, même au plus haut niveau ministériel, c’est incompréhensible. Il vente trop fort dans les cervelles dégénérées… sans genre, si vous préférez.

Je reviendrai – vous m’accompagnerez, j’espère – pour cueillir quelques fruits grammaticaux de notre belle langue, car les sujets ne sont pas épuisés (ni l’auteur ni le thème).

En attendant, chantez « Il pleut, il pleut bergère… ». Soyez rassurés, la bergère est bien une femme, bien assise en son genre grammatical, et en son sexe dit faible, et « il » n’a rien d’un galopin qui l’arrose. Redisons-le : ce « il » est neutre.

Il pleut, il pleut… sauf si Caradec chante : « Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut… »

Mais cela, c’est la licence poétique… l’exception qui confirme la règle, et qui est la vraie vie.

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GÉNOCIDE ET LANGAGE

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I/ ÉTYMOLOGIE ET USAGE DU MOT GÉNOCIDE

Quelque peu d’étymologie suffit pour approcher le sens de de ce mot. Mais cette approximation n’est pas satisfaisante si l’on souhaite étudier le concept.

L’onglet lexical du CNRTL [1] propose comme définition princeps : « Extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie. ». Puis, par extension : « Destruction d’un peuple, d’une population entière » et « Mort violente et rapide d’un grand nombre de personnes. »

Remarquons déjà la forte relation entre la langue, marqueur du groupe victime, et la destruction du dit groupe. À ce stade de la définition, la langue apparaît comme caractéristique identitaire dont l’atteinte par l’agresseur peut être profonde, mais non première.

Par la suite, le mot génocide investit des domaines culturels, politiques, scientifiques. Il s’agit de savoir si cette inflation sémantique est dommageable, car réductionniste, ou enrichissante. Un exemple, qui concerne directement la relation génocide-langage, se trouve dans la même page du CNRTL : « Maurice Vincent avait critiqué sur les antennes de Sud-Radio un article du Journal espagnol Vanguardia accusant M. Georges Pompidou de « génocide culturel » contre la langue espagnole (L’Express,11 déc. 1972, p. 86, col. 2). ». La question se posant alors de qualifier la situation de « génocide culturel », Étiemble avait répondu : « Non : d’abord parce que (…) je tiens mordicus à la propriété du langage. Le génocide, c’est la destruction physique d’une population au nom d’un principe raciste (Interview d’Étiemble ds Le Nouvel Observateur,15 sept. 1975, p. 56, col. 1). »

D’un extrême à l’autre, l’idée a pu venir à certains intellectuels de réserver le terme de génocide à un unique groupe humain, qui s’emparerait alors du terme comme d’une propriété inaliénable, niant à un autre groupe victime de génocide, le droit à reconnaissance. Il est possible de reprendre le discours par lequel le philosophe Althusser défendait une telle affirmation et d’en démontrer l’illusoire prétention. Plus important est de discuter les raisons profondes d’une telle position, difficilement tenable en terme de compassion envers les autres. Comment ne pas évoquer une forme de négationnisme à un degré supérieur – ce qui se rapproche singulièrement d’une infraction punissable, au moins en France – ou un infantilisme, analogue aux discours de ces commères tachant de se démontrer l’une à l’autre combien leur propre maladie est bien plus grave et mérite plus d’attention. Il est une troisième raison, mais nous en reparlerons en conclusion de cet essai.

II/ LE PROFESSEUR LEMKIN INVENTE LE TERME GÉNOCIDE

Le terme génocide fut forgé en 1944 par Raphaël Lemkin. Il souhaitait établir le terme conceptuel permettant de définir « une ancienne pratique en son développement » [2] .

Dans notre pensée contemporaine modulée, dirigée par l’image, au point de transformer cette pensée en sentiments malléables et réducteurs, le mot génocide convie en nous les détestables images de cadavres superposés ou de prisonniers squelettiques. L’atrocité prend corps. Cela est difficile à supporter, cela est nécessaire, cela est insuffisant.

D’ailleurs, Raphaël Lemkin, conscient de cette réduction développe d’emblée ce problème dans le chapitre introductif de son ouvrage fondamental [3]. Sa définition est organisée en quatre temps.

D’abord, il énonce une tautologie : « D’une façon générale, génocide ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation, sauf si accomplie par la tuerie immédiate de tous ses membres [4]. »

De là, il précise immédiatement le concept en silhouettant l’analyse, en le plaçant à la racine technique de l’action génocidaire : « [Génocide] est plutôt destiné à marquer l’importance d’un plan coordonné de différentes actions visant à la destruction des fondements essentiels de la vie des groupes nationaux, dans le but d’annihiler ces dits groupes [5]. »

Il montre les attaques contre le groupe : « Les objectifs d’un tel plan seraient la désintégration des institutions sociales et politiques, de la culture, du langage, des sentiments nationaux, de la religion, de l’existence économique des groupes nationaux […] [6] »

Et descend enfin au niveau de la personne : « […] et la destruction de la sécurité de la personne, de sa liberté, de sa santé, de sa dignité, et même des vies des individus appartenant à de tels groupes. Le génocide est dirigé contre le groupe national en tant qu’entité, et les actions impliquées, sont dirigées contre les individus, non en tant que tels, mais en tant que membres du groupe national [7]. »

III/ ALORS… ?

Il apparaît donc que le Pr Lempkin, aurait plutôt donné tort au Pr Étiemble dans la dispute évoquée supra avec le journal espagnol. Notre développement montre à quel point la dénaturation, l’affaiblissement, la réduction du langage, par décret ou toute autre pression de quelque portion de l’exécutif appartient aux techniques programmatiques des complexes génocidaires.

Dans le contexte actuel, la question est de savoir jusqu’où cela nous mènera, s’il s’agit d’une bêtise isolée, ou d’autre chose. L’avenir dira, mais d’ores et déjà, il n’est pas interdit de penser et questionner. Pas encore tout à fait…

[1] http://www.cnrtl.fr/lexicographie/génocide

[2] to denote an old practice in its modern development (http://www.preventgenocide.org/lemkin/AxisRule1944-1.htm)

[3] Axis Rule in occupied Europe

[4] Generally speaking, genocide does not necessarily mean the immediate destruction of a nation, except when accomplished by mass killings of all members of a nation.

[5] It is intended rather to signify a coordinated plan of different actions aiming at the destruction of essential foundations of the life of national groups, with the aim of annihilating the groups themselves.

[6] The objectives of such a plan would be disintegration of the political and social institutions, of culture, language, national feelings, religion, and the economic existence of national groups…

[7] and the destruction of the personal security, liberty, health, dignity, and even the lives of the individuals belonging to such groups. Genocide is directed against the national group as an entity, and the actions involved are directed against individuals, not in their individual capacity, but as members of the national group.

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LA RÉFORM DE L’ORTOGRAF : EL A OZÉ

ameliepipeau

En écrivant le titre de cet article sous cette forme absurde, je souligne l’incompétence du ministre, de ses stipendiés, de ses séides. Ils s’arrêtent en si bon chemin ! Retirer quelques pierres du monument, et n’oser ni l’abattre, ni en vanter la beauté… Décidément, Mme NVB, aussi mauvais maçon que mauvais défenseur, en un poste où de belles qualités eussent dû concilier ces deux solides disciplines, croit, par son sourire artificiel, masquer ses intentions profondes.

Nous pourrions aligner toutes les raisons pour et par lesquelles les arguties de cette « orthographobie » ne tiennent pas. Ce serait tomber dans le piège de la discussion sans fin, le « brouillonnement » de la plus médiocre médiacratie, et la lassitude par laquelle ceux qui osent tout finissent par frayer leur chemin malgré l’honnête défense de l’intelligence.

Il s’agit aussi de ne pas tomber dans une illusoire et cadavérique rigidité par laquelle on croirait s’opposer aux multiples splendeurs de la vie. La langue française se doit de rester vivante, aussi souple que ferme, source de pensée et d’action, émergence timide, ru serpentin, calme rivière, fleuve de majesté ou torrent de montagne, intermédiaire obligé entre l’imagination des pluies et le splendide épanouissement des sept mers. Elle peut être rabelaisienne, racinienne, célinienne. Elle peut être verte, de cet argot qui s’épand en art gothique des mauvais garçons, elle peut être gauloise (ah ! le vilain péché en ces temps), elle peut jurer (au double sens du terme), claquer (sur quelles joues ?), elle peut prier, insulter, rire, mépriser, jouer sur les sens, les sons, inventer et se plier à toutes les fantaisies et nécessités de la vie intellectuelle que nous nous devons de transmettre.

La langue française doit être offerte dans sa richesse, sa spécificité, et même sa complexité au plus grand nombre. Cette complexité a atteint un juste équilibre entre la nécessité des formes et l’indépendance de la pensée dont elle soutient la créativité. C’est son génie. Elle ne doit pas être guillotinée par la pensée ubuesque et méprisante de ceux qui, une fois de plus veulent créer « leur » homme nouveau, mi-esclave mi-robot, privé de la communion de la pensée, noyé en une masse taillable et corvéable à merci.

La langue française ne doit pas devenir la mer d’Aral d’un funeste ensablement bureaucratique et idéologique.

Il s’agit donc d’agir simplement. Lettropolis, outil de défense de la belle langue française – dans tous ses états – refusera tout texte qui voudra y imposer cette réforme.

(PS : illustration due à l’aimable collaboration involontaire de http://www.tasraisonbrenda.fr)

 

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