Les jeunes à l’école jugent bien souvent injuste d’être mis en défaut par leur ignorance des textes fondateurs de leur culture. « On n’est pas obligé de connaître les textes de la Bible », disent-ils non sans une pointe d’agacement, sans doute contre eux-mêmes. Ainsi, une allusion à la Tour de Babel, au crime de Caïn perpétré sur son frère Abel, à la destruction de Sodome et Gomorrhe, à l’histoire de la Passion du Christ, leur paraît arbitrairement présentée comme un acquis incontournable.
Voici que quelque temps avant les vacances de Pâques, dont ils sont si nombreux à ne pas connaître le sens du mot qui les nomme (au point qu’elles sont depuis quelques années officiellement nommées « vacances de printemps »), un postulant aux concours d’entrée des Grandes Écoles d’ingénieurs manifestait son embarras à la lecture d’un extrait de la pièce de Montherlant Le Cardinal d’Espagne (1960), qui faisait partie d’un corpus de textes traitant du pouvoir : il souhaitait le travailler pour s’entraîner en vue des concours. (La pièce fut redonnée cet automne à la télévision : Michel Aumont y tenait avec une parfaite maîtrise de l’ambiguïté le rôle du Cardinal.)
Une petite introduction donnait des informations utiles… mais à la condition de posséder les connaissances auxquelles celles-ci faisaient référence. Voici cette introduction : Le drame met en scène les trois derniers jours de Cisneros, moine cistercien âgé de 82 ans, devenu Cardinal, Grand Inquisiteur, Régent du trône d’Espagne, abattu par une crise morale et religieuse qui le pousse au renoncement, trahi par son neveu Cardona, tandis que Jeanne La Folle, veuve de 38 ans et mère du futur Charles Quint, est recluse depuis quinze ans, retranchée du nombre des vivants, sous prétexte de démence : elle voit l’évidence et c’est pourquoi elle est folle. La pièce se déroule sur trois actes, d’une durée d’un jour chacun : trois jours au cours desquels le Cardinal, force expirante, passera de la gloire à l’enfouissement, inversion de la Passion du Christ.
Comme notre jeune futur ingénieur sait que les introductions sont faites pour donner des indices de sens intéressants, il pressent que « inversion de la Passion du Christ » est à prendre en compte… mais comment ? Quel est l’intérêt de cette interprétation pour anticiper sur la vision que propose Montherlant sur le pouvoir, la durée de la grandeur, le sens d’une vie, l’échec et la réussite ?
Il aurait fallu que, au-delà de l’essentiel qu’il connaît (Jésus mort sur la croix), il sache qu’il a été trahi par Judas, qu’il a connu l’humiliation, les crachats, les coups, que sa Passion a duré trois jours, mais qu’il est passé, à sa résurrection de l’enfouissement à la gloire, à l’inverse du Cardinal (du moins tel que Montherlant l’a voulu). Alors, le texte auquel ouvrait cette introduction aurait été immédiatement saisissable dans ses intentions : Montherlant nous propose une vision du pouvoir inscrite dans une dimension religieuse, révélant par là qu’une réflexion sur le pouvoir qu’un homme souhaite incarner dans le monde, par sa vie, ne peut faire l’impasse de la dimension métaphysique qui lui donne à la fois toute sa profondeur et tout son tragique, puisqu’il conduit les soumis à la rébellion, voire à la haine ; et que la question de la direction des hommes place l’homme de pouvoir dans un questionnement qui lève en lui doutes et tentations du renoncement.
Il est pourtant assez notoire que j’accorde quelquefois ce qu’on ne me demande pas, mais que je n’accorde jamais ce qu’on me demande, dit Cisneros à son neveu. Cardona répond à cette leçon de politique réaliste : Je ne peux supporter les insultes. Sous elles, je perds toute maîtrise de moi … Plus loin le vieil homme, épuisé mais sur un ton de défi : Quand on me frappe, je pense à mon Sauveur. Vous voyez mon visage : il est couvert de crachats comme le sien. Mais il faut que les épines entrent dans le crâne, pour que la couronne tienne bien sur la tête. J’ai cette couronne-là, si je n’en ai pas d’autre. Il clame à son neveu partagé entre l’admiration et le mépris qu’il veut faire peur, être craint, certain que sans cesse il y a quelqu’un d’ici qui (le) dénonce au roi, comme un écolier fautif. Signe de perspicacité ou de pré-science, écho à la trahison de Judas, annoncée par Jésus comme l’acte par lequel l’Ecriture adviendra.
La séance de travail s’est achevée sur un engagement qui mérite mille encouragements : comprenant que la littérature est un univers où résonnent les unes avec les autres des paroles soucieuses de sens, unies dans un même désir de faire résonner le sens, le jeune homme est prêt à aller vers les premières d’entre elles.
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