Il y a peu paraissait ici-même une chronique de Christine Henniqueau-Mary portant sur la valeur d’une cause poussée au point de mourir pour elle. Elle y répondait par Nietzsche interposé, montrant la fragililté, pour ne pas dire plus, du lien de valeur portant à l’acte. Deux commentaires faisaient escorte à cet article. L’un reprenait de façon interrogative (formule de style) le couple idée-mort sous l’angle de la faiblesse, de la folie ou de l’imposture. Et l’autre appelait en témoignage Georges Brassens ; « … d’accord, mais de mort lente. »
Il s’agit donc de stimuler le débat autour de ce raccourci de pensée par lequel un « passage à l’acte » élaboré dans le temps prendrait une valeur supplémentaire quant à la justesse de la cause, alors qu’un « passage à l’acte » immédiat (agressions de toutes natures) ne se justifierait que par un manque de mots, une barbarie, une cause toxique, ou une pathologie psychiatrique. En quelque sorte, le temps passé à ruminer des motivations (reprenons ici le vocabulaire nietzschéen) ajouté à la brutalité de la mort voulue ou subie, vaudrait plus-value intellectuelle, ou pire, justification sanctifiante.
Il n’est pas étonnant que ce conglomérat de l’idée et de la mort portée sidère la pensée des témoins, au point d’entraîner leur rejet profond, si ce n’est leur adhésion, ou, a minima leur mise en doute de leurs propres valeurs, lorsqu’ils se placent plutôt du côté des victimes. C’est que nous touchons là à deux grands vides de l’humain, que des générations de philosophes, de prêtres, d’hommes de toutes conditions ont tenté d’explorer sans apporter d’éclairage satisfaisant pour tous. Et encore s’agit-il de lumières vacillantes, à la merci du moindre souffle du monde.
Il est d’abord très étonnant de comprendre comment cette adhésion a commencé chez celui-là même qui en est le porteur. Il s’agit d’une dynamique qui en appelle au passé obscur du groupe, à l’insupportable présent, à l’espoir du futur, auxquels se mêlent tous les troubles possibles engendrés par l’esprit humain, mais aussi toutes ses grandeurs. Il faut bien reconnaître que la tache est surhumaine.
Vouloir changer le monde au prix de sa propre vie est empli d’un trop-plein de paris intenables. Défendre son identité au péril de sa vie se comprend déjà mieux, car, que resterait-il à un corps esclave, sinon le devoir de se révolter ? Se sacrifier pour un proche aimé, se rapproche encore de notre entendement, et aucun parent ne mettrait en doute cette affirmation. Quant à risquer sa vie pour sauver un inconnu d’une noyade, les exemples ne manquent pas. Voilà des degrés communément admis… si l’on accepte de négliger la mise « hors-circuit » du principe de préservation de sa propre vie, ce qui est loin d’être simple. Mais au moins, cette échelle d’exemples permet d’établir une gradation des comportements.
Si l’on veut bien admettre une certaine parenté de ces exemples, malgré leur discontinuité, on devra chercher leurs facteurs communs. Parmi ceux-ci apparaît une certaine idée de l’homme, de ses devoirs, de ses idées. D’ailleurs les deux commentaires ci-dessus exprimés nous y obligent, puisqu’ils parlent «d’idées » alors que les mots fondamentaux du texte étaient « cause… séduire…martyre… malheur… vérité ».
Les mots ayant un sens, le mot « idée » mérite que le sien soit approfondi. Un écueil consisterait à naviguer dans toutes ses définitions que fournissent les dictionnaires de psychologie ou de philosophie. Un autre écueil, plus réducteur, consisterait à l’opposer aux faits dans l’apparent manichéisme platonicien. Une solution plus séduisante le rapproche de son étymologie : non seulement le sens le plus commun qui, tant en grec qu’en latin évoque l’image, c’est-à-dire l’intermédiaire obligé entre un système informatif et un système réceptif. Mais également par la racine fondamentale : le « id » traduction du plus fameux « ça » freudien, que nous étendrons – ici par commodité, et sans distinguer davantage – à l’inconscient.
L’idée reprendrait alors toute la force de sa contingence (adaptation aux choses qui pourraient ne pas être) et de sa nécessité (adaptation aux choses qui doivent être). Dans le cas particulier des porteurs de bombes, elle porterait ainsi d’autres bombes, toutes celles de leurs conflits internes non résolus, de leurs haines inassouvies, de leurs erreurs incompréhensibles, de leurs passions les plus fortes ou les plus viles – l’un n’empêchant pas l’autre – .. que tout le monde partage, mais qui sont ordinairement masquées par nos vernis civilisés, polissés, ou policés.
Il faut réentendre Voltaire : « Si le regard agissait, les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses. » Mais il faut aussi relire Pascal : « Les exemples des morts généreuses des Lacédémoniens et autres, ne nous touchent guère, car qu’est-ce que cela nous apporte ? Mais l’exemple de la mort des martyres nous touche car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux. Leur résolution peut former la nôtre, non seulement par l’exemple, mais parce qu’elle a peut-être mérité la nôtre. »
L’ennui de cette phrase, est qu’elle est valable des deux côtés de la frontière.
Encore que, se noue un lien étrange entre martyres et bourreaux, dont le bras, se fatigue à porter le sabre, ainsi que l’écrivait Daniel-Rops au sujet des persécutions de Dioclétien.
Mais, n’augurons rien de trop bon de la nature humaine. S’il est des martyres qui espèrent en une justice transcendantale, il n’est de bourreau qui ne voie le sien dans le martyre qu’il poursuit de sa haine.
Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®
Un commentaire pour MOURIR POUR DES IDÉES