Aujourd’hui, je me laisse prendre par une douce mélancolie. Avec le souhait de préserver cette douceur, de veiller à ce qu’elle ne se mue pas en quelque inquiétude inutile. Car il est question du temps qui passe, du sentiment vague que le bonheur ne peut venir que de ce que l’on ne possède pas. Le risque existe donc de réclamer des comptes (mais à qui?) sur un mode mêlé de ressentiment et d’anxiété. Mais cela est toujours très ruineux, et il n’est pas question de me laisser prendre à ce piège.
Je veux ainsi confier mon sentiment au poète qui fait résonner ses vers de la tonalité qui convient le mieux à mon souhait : Gérard de Nerval.
Une allée du Luxembourg
Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste comme un oiseau ;
À la main une fleur qui brille,
Àla bouche un refrain nouveau.
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait ;
Qui, venant dans ma nuit profonde,
D’un seul regard l’éclairerait !…
Mais non, – ma jeunesse est finie…
Adieu, doux rayon qui m’a lui,
– Parfum, jeune fille, harmonie…
Le bonheur passait, – il a fui !
Une odelette fragile, le souffle frais et rapide de trois courts quatrains, l’effleurement de mots brefs comme soulevés par les e qui voltigent d’un octosyllabe à l’autre : jeune – fille – vive – preste – brille – seule -jeunesse…: la voix de Nerval chante doucement dans le creux de nos oreilles.
Des notes plus aiguës pour dire que le bonheur nous glisse des doigts ? Que le présent serti de promesses est nécessairement décevant : Mais non… Il a fui ?
Certes. Mais le choix de cette tonalité est légitime, car il nous faut accepter que ce n’est pas parce que nous le rêvons que le bonheur doit arrêter sa course et s’offrir à nous ; accepter que le temps passe, et que nous vieillirons sans posséder tout ce que nous attendions. Nous sommes cependant conviés par chacun des trois tirets, comme autant de soupirs discrets, à laisser la nostalgie, les regrets ou la tristesse se dissoudre dans le silence. Contentons-nous ainsi, comme le poète, de chuchoter les mots du bonheur – parfum, jeune fille, harmonie – avec retenue et pudeur.
On pourrait imaginer de tout autres tonalités pour nous plaindre que le bonheur nous fuit. En d’autres circonstances, elles sauraient sûrement nous convenir. Ce seront alors d’autres souhaits.
C’est une sorte de nécessité d’accorder les sons de notre âme, en ses multiples variations, à ceux des mots des auteurs.
C’est ainsi que se nouent des amitiés fidèles.
Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®