Au galop de quatre chevaux, (Emma) était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler.
Dire que le lecteur lit avec l’âge de ses artères est sans doute un truisme ! Mais ce fait inattaquable a des conséquences dont on se passerait bien, quand il nous est donné brutalement, comme un clin d’œil du destin qui nous rappelle à l’ordre des choses…
Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau.
À 17 ans (décidément, à cet âge, « on n’est pas sérieux » !), lors de ma découverte des rêves d’idylle romanesque qui soulèvent Emma Bovary en de longs émois, j’avais été scandalisée par le mépris de mon professeur de français pour la «sotte et ridicule» provinciale : debout sur l’estrade, le roman de Flaubert à la main, les lunettes en équilibre sur l’extrémité du nez, elle ponctuait chaque phrase d’un ricanement aigu, lançant avec emphase une de ces piques que seule une femme peut envoyer à une autre femme. Les bouquets de fleurs par terre, les guitares, les statues pâles ? Pauvre petite cervelle d’oiseau ! Le galop de quatre chevaux ? Peut-on être aussi bête ! Je fulminais : ces rêves avaient la teneur, les couleurs, le goût enchanteur des miens, à quelques palmiers près. J’en voulais à cette contemptrice de la passion amoureuse hors des normes “petit-bourgeois de province“, fermai mes oreilles à ses démonstrations savantes de l’ironie flaubertienne et continuai à cultiver avec grand soin mon imagination, capable de juger celle d’Emma même un peu courte.
Le temps passa… et me voilà la semaine dernière en séance de lecture avec une adolescente de 17 ans d’un passage du roman intitulé par son enseignant : “les rêves d’Emma”. La passerelle est aussitôt jetée entre moi… et moi. Je retrouve les mots, intacts, comme s’ils avaient été conservés pour de surprenantes retrouvailles à venir… Je me réjouis de cette fidélité, mais mon plaisir soudain se brise : très loin de m’emporter vers le paradis rêvé, les mots laissent apparaître la fausseté, la fourberie malicieuse et pernicieuse dont ils ont l’art. Leur riche manteau de passion brûlante ou de douce tendresse brutalement arraché, les mots qui enflammaient Emma – et sa jeune lectrice du passé – font pire que de me laisser de marbre : ils me font rire.
Certaine de partager avec ma jeune compagne la sensibilité au regard ironique du romancier, dépourvu de cruauté cependant, je lève les yeux vers elle, et vois son visage réprobateur : « Pourquoi vous riez ? Ils sont beaux, ces rêves… C’est pas ça qui la rend idiote, Emma ! C’est beau : Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Je regarde ma lectrice : sa sincérité est touchante.
Le tour est joué : l’estrade en moins, je suis la dame aux lunettes sur le bout du nez ; et la jeune fille d’aujourd’hui est celle d’hier. Cette seconde métamorphose surprend quand même un peu, à moins de croire à l’éternel féminin !
L’enjeu est sérieux : face à cette réaction inattendue, comment faire entendre la satire de Flaubert, pourfendeur de toute forme de médiocrité, visible dans l’usage de clichés accumulés jusqu’à la saturation ? Quand Flaubert termine cette évocation amusée en une phrase assassine – prédiction de la désillusion qui emportera la rêveuse obstinée – ma jeune compagne a la révolte au bord du cœur : Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait.
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