UNE TRANCHE DE BIFTECK
TROISIÈME ÉPISODE
SUR LE RING
Il évoqua le jour où il avait mis hors de combat Stowsher Bill à Bush-Cutters Bay, à la dix-huitième reprise, et comment le pauvre vieux s’était mis à pleurer comme un gosse dans le vestiaire. Peut-être celui-là aussi se trouvait-il en retard pour son loyer : peut-être une femme et des enfants l’attendaient-ils à la maison : peut-être Bill lui-même, ce jour-là, eût-il mangé avec plaisir un morceau de bifteck. Bill s’était battu superbement et avait encaissé une pénible raclée. Maintenant, par expérience personnelle, il se rendait compte qu’en cette soirée de vingt ans auparavant, Stowsher Bill se battait pour quelque chose de plus sérieux que ce jeune Tom King, ambitieux simplement de gloire et d’argent de poche. Rien d’étonnant que Bill eût pleuré ensuite au vestiaire !
D’abord, un boxeur n’a dans le ventre qu’un nombre restreint de combats potentiels : telle est la loi de fer qui règle ce jeu-là. Tel homme peut receler une centaine de durs assauts, tel autre une vingtaine seulement. Chacun, selon sa composition et la qualité de sa fibre, en contient un nombre défini ; et quand il les a livrés, lui-même est fini. Oui, lui-même avait livré plus de batailles que la plupart des autres, et affronté plus que sa part de ces pénibles rencontres qui vous tendent cœur et poumons presque au point de les faire éclater, qui détruisent l’élasticité des vaisseaux et pétrifient en nodosités les muscles souples de la jeunesse, qui usent les nerfs et fatiguent les os par excès d’effort et d’endurance. Oui, il avait fait mieux que personne. Nul ne restait de ses anciens adversaires. Il les avait tous démolis tour à tour, et avait contribué à en démolir quelques-uns.
On l’avait opposé aux anciens, et il les avait mis hors de combat l’un après l’autre, riant quand – comme Stowsher – ils pleuraient au vestiaire. Et voici qu’il était un ancien, et qu’on lui opposait les jeunes, par exemple ce type de Sandel, arrivant de la Nouvelle-Zélande avec une célébrité derrière lui. Mais personne en Australie ne savait rien sur son compte : c’est pourquoi on lui opposait le vieux Tom King. Si Sandel se montrait à la hauteur, on lui présenterait ensuite de meilleurs adversaires, avec des prix plus élevés à remporter. On pouvait donc s’attendre à le voir se battre de son mieux. Il avait tout à y gagner, argent, gloire et carrière. Et Tom King représentait la pierre d’achoppement à l’entrée de la route conduisant à la gloire et à la fortune : mais lui-même n’avait à gagner que trente livres, destinées à payer propriétaire et fournisseurs.
À force de réflexions pareilles, Tom King en arriva, chose bizarre, à entrevoir une vision de la Jeunesse, se dressant magnifique, triomphante, invincible avec ses muscles souples et sa peau soyeuse, avec son cœur et ses poumons jamais fatigués ni déchirés, et se riant des limites de l’effort. Oui, la Jeunesse prenait forme de Némésis. Elle démolissait les vieux sans songer qu’en agissant ainsi elle se détruisait elle-même. L’effort lui élargissait les artères et lui brisait les jointures, et son tour venait d’être annihilé par la jeunesse. Car la jeunesse est toujours jeune, et il n’y a que l’âge qui vieillisse.
Arrivé à Castlereagh Street, il tourna à gauche, et à trois pâtés de maisons plus loin, il s’arrêta devant la Gaîté. Une bande de jeunes chenapans flânant à la porte s’écarta respectueusement sur son passage et il entendit l’un d’eux dire à un camarade :
– C’est lui, c’est Tom King !
À l’intérieur, comme il se dirigeait vers le vestiaire, il croisa un jeune homme à l’œil vif et de mine éveillée, qui lui serra la main.
– Comment vous sentez-vous, Tom ? demanda-t-il.
– En excellentes dispositions, répondit King, avec la conscience qu’il mentait, et que s’il eût possédé une livre, il l’aurait donnée tout de suite pour un bon morceau de bifteck.
Lorsqu’il sortit du vestiaire, suivi de ses seconds, et parcourut le bas-côté pour gagner le ring carré au centre de la salle, la foule l’accueillit par une salve d’applaudissements. Il répondit aux saluts de droite et de gauche, bien que peu de ces visages lui fussent connus. La plupart étaient des blancs-becs qui n’étaient pas encore au monde lorsqu’il remportait ses premiers succès.
Il sauta légèrement sur la plate-forme et se glissa entre les cordes jusqu’à son coin, où il s’assit sur un pliant.
Jack Bail, l’arbitre, arriva et lui serra la main. C’était un pugiliste démoli, qui depuis plus de dix ans n’était pas monté sur le ring pour son propre compte. King se sentit heureux de l’avoir pour arbitre. Tous deux étaient des anciens. S’il malmenait Sandel en outrepassant un peu le règlement, il pouvait compter sur Bail pour ne pas en souffler mot.
De jeunes aspirants poids lourds grimpaient l’un après l’autre sur la plate-forme et étaient présentés au public par l’arbitre, qui proclama également trois défis en leur nom.
– Le jeune Pronto, annonça Bail, de Sydney-Nord, défie le gagnant pour un prix supplémentaire de cinquante livres !
Le public applaudit, et les bravos redoublèrent quand Sandel en personne franchit les cordes et s’assit dans son coin. Tom King regarda curieusement cet adversaire avec qui, dans quelques minutes, il allait être engagé dans un combat sans merci, chacun essayant de toutes ses forces d’abattre l’autre et de lui faire perdre connaissance. Mais il ne pouvait pas voir grand-chose, car Sandel, comme lui-même, portait un pantalon et un maillot par-dessus son costume d’assaut. Son visage était d’une mâle beauté, et le cou large et musclé présageait un corps magnifique.
Le jeune Pronto alla d’un coin à l’autre de l’estrade, serrant la main aux principaux boxeurs, puis en descendit. Les défis continuèrent. De nouveaux jeunes gens grimpaient entre les cordes, toute une jeunesse inconnue mais insatiable, proclamant au genre humain que par sa force et son habileté elle pouvait rivaliser avec le vainqueur. Quelques années auparavant, dans sa propre fougue de lutteur invincible, Tom King se serait senti amusé et ennuyé de tous ces préliminaires.
Mais aujourd’hui il demeurait assis, fasciné, incapable d’effacer de devant ses yeux cette vision de la Jeunesse.
Ces jeunes montaient sans relâche à l’assaut de la plate-forme de boxe, franchissaient les cordes et criaient leur défi : et toujours les vieux descendaient devant eux. Les jeunes grimpaient au succès sur le corps des anciens. Et toujours il en arrivait, toute une jeunesse avide et irrésistible, des jeunes chassant les vieux, devenant vieux eux-mêmes et descendant la pente, tandis que derrière eux se pressait une autre jeunesse éternelle, les générations de bébés grandis et désireux de repousser leurs aînés, suivis à leur tour d’une procession de bébés se prolongeant jusqu’à la consommation des siècles, une jeunesse à qui tout cède et qui ne meurt jamais.
Tom King regarda du côté de la loge des journalistes et fit un signe de reconnaissance à Morgan, du Sportsman, et à Corbett, du Referee. Puis il leva les mains, pendant que Sid Sullivan et Charley Bâtes, ses seconds, lui passaient ses gants et les attachaient, surveillés de près par un des seconds de Sandel qui avait commencé par examiner minutieusement les petites bandes de toile enroulées autour des jointures de King. Un de ses propres seconds, dans le coin de Sandel, remplissait le même office.
(À suivre)
