UNE TRANCHE DE BIFTECK, DE JACK LONDON (2)

y aller

UNE TRANCHE DE BIFTECK
DEUXIÈME ÉPISODE
IL FAUT Y ALLER

Il s’était éveillé ce matin-là avec le désir d’un morceau de bifteck, et ce désir persistait. Il n’avait pu s’entraîner comme il faut pour le combat actuel. La sécheresse régnait cette année en Australie ; par ces temps durs, le travail, même le plus irrégulier, était difficile à dénicher. Il ne pouvait se payer un entraîneur, et sa nourriture n’était pas toujours fameuse ni suffisante. Il avait pu trouver pendant quelques jours une place de manœuvre, et le matin de bonne heure il faisait au pas gymnastique le tour du Domaine pour se mettre les jambes en forme. Mais il est malaisé de s’entraîner tout seul, et d’avoir une femme et deux mioches à nourrir.

Son crédit chez les fournisseurs ne s’améliora guère quand on apprit qu’il aurait Sandel pour adversaire. Le secrétaire du Club de la Gaîté lui avait avancé trois livres – le dédommagement du perdant – et pas un penny de plus. De temps à autre, il avait pu emprunter quelques shillings à de vieux camarades qui lui auraient volontiers avancé davantage, mais eux-mêmes souffraient de la gêne occasionnée par le chômage dû à la sécheresse. Non – et inutile de se dorer la pilule – son entraînement n’avait pas été suffisant. Il lui aurait fallu une meilleure nourriture et moins de soucis. En outre, il est plus ardu de se mettre en forme à quarante ans qu’à vingt.

– Quelle heure est-il, Lizzie ? demanda-t-il.

Sa femme traversa le vestibule pour aller s’en informer, et revint.

– Huit heures moins le quart.

– Le premier assaut va commencer dans quelques minutes, dit-il, un simple match d’essai. Puis viendra un assaut en quatre reprises entre Dealer Wells et Gridley, suivi d’un autre en dix reprises entre Starlight et un matelot. Mon tour n’arrivera que dans une bonne heure d’ici.

Au bout de dix autres minutes de silence il se leva.

– Le fait est, Lizzie, que je n’ai pas eu l’entraînement qu’il faudrait.

Il mit son chapeau et marcha vers la porte.

Il ne lui demanda pas de l’embrasser – il ne le faisait jamais en s’en allant – mais ce soir elle prit l’initiative, lui jetant ses bras autour du cou et l’obligeant à se pencher vers elle. Elle semblait toute menue à côté de ce colosse.

– Bonne chance, Tom ! fit-elle. Fais-lui son affaire, il le faut.

– Oui, il faut que je lui fasse son affaire, répéta-t-il. Voilà tout. Il faut que je lui règle son compte.

Il éclata d’un rire forcé, tandis qu’elle se serrait contre lui. Par-dessus ses épaules, il parcourut du regard la chambre nue. Voilà tout ce qu’il possédait au monde, avec le loyer en retard, sa femme et les gosses à nourrir. Il quittait tout cela pour aller, dans la nuit, chercher la pâture pour la femelle et les petits, non pas comme un travailleur moderne se rendant à sa besogne mécanique, mais à la façon antique et primitive, à la mode royale et animale, en se battant pour la conquérir.

– Il faut absolument que je lui fasse son affaire, reprit-il, cette fois avec une ombre de désespoir dans la voix. La chose en vaut la peine : trente livres, de quoi payer toutes mes dettes, avec un peu de reste. Si je perds, je n’aurai rien, pas même de quoi prendre le tram pour rentrer. Le secrétaire m’a donné tout ce qui revient au perdant. Adieu, ma vieille ! Si je gagne, je reviendrai tout de suite à la maison.

– Et je t’attendrai ! lui cria-t-elle dans le vestibule.

Il avait deux bons kilomètres à parcourir pour arriver à la Gaîté, et en cheminant il se souvenait que dans ses jours de gloire, quand il était champion des poids lourds pour la Nouvelle Galles du Sud, il serait allé au combat en voiture, accompagné sans doute par quelque gros parieur qui aurait payé la course. Voyez Tommy Bums et ce nègre yankee, Jack Johnson : ils roulaient en automobile. Et lui allait à pied ! Tout le monde sait qu’une marche de deux kilomètres n’est pas une fameuse préparation pour un combat.

Il se sentait vieux, et les patrons ne s’arrangent pas très bien avec les vieux. Il n’était plus bon à rien qu’à du travail de manœuvre, et même là-dedans, son nez brisé et son oreille enflée militaient contre lui. Il se surprit à regretter de n’avoir pas appris un métier : cela valait mieux, au bout du compte. Mais personne ne l’avait prévenu, et tout au fond du cœur il sentait qu’il n’eût pas suivi les conseils de ce genre. C’était si simple : de grosses sommes à gagner, des combats rapides et glorieux, coupés par des périodes de repos et de flâneries, toute une suite d’admirateurs empressés, tapes sur le dos, poignées de mains, gens heureux de lui offrir un verre pour avoir le privilège de causer cinq minutes avec lui, et, par-dessus tout, la gloire, les salles en folie, le tourbillon final, l’annonce de l’arbitre : « King est gagnant ! » et son nom dans les journaux du lendemain.

C’était le bon temps ! Mais il comprenait maintenant, à sa façon lente de ruminant, qu’en cette époque-là lui-même avait mis les vieux au rancart. Lui-même représentait alors la jeunesse et l’aurore, eux l’âge et le couchant. Rien d’étonnant qu’il trouvât facile de vaincre ces hommes aux veines enflées, aux jointures abîmées, aux os fatigués par les longues batailles déjà soutenues.

(À suivre)

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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