Lire Marcel Proust, c’est apprendre à mieux lire en soi.
C’est à peu près avec ces mots qu’une enseignante de 1ère dans un lycée parisien distribua le texte de la fameuse « petite madeleine », extraite du roman Du côté de chez Swann. Voici le témoignage d’Héloïse (nommons ainsi la jeune fille qui m’apporta ce texte à travailler) qui valida, non sans étonnement mais pour sa plus grande joie, les mots si justes de son professeur.
Le récit de ce surgissement de souvenirs, que le narrateur parti à la “recherche du temps perdu“ croyait oubliés évoque de manière si complète et féconde l’un des mécanismes les plus puissants et bouleversants de notre vie d’être humain qu’il démontre en même temps à quel point la lecture est l’activité par excellence qui met chacun de nous en contact avec lui-même. C’est pourquoi on ne peut se lasser de le rappeler et de le diffuser : Lettropolis existe pour cela aussi !
La lecture est à vivre comme une expérience. Une des plus riches qu’on puisse rêver de connaître, dans la tranquillité du corps, immobile. Elle est le temps de la plongée en soi, magiquement oublieux de l’environnement et des réalités plus lointaines.
Je m’assure qu’Héloïse connaît bien le contexte que pose Marcel Proust pour évoquer l’émergence de la mémoire inconsciente : il est malade ; sa mère lui apporte une tasse de thé, avec l’un de ces petits gâteaux dodus appelés « madeleines » que l’on aime tremper dans la tasse et laisser fondre dans la bouche. « Une puissante joie » l’envahit instantanément. Comme poussé par une nécessité, il part à la recherche de sa cause, car il sait, au tressaillement qui l’anime, que quelque chose non encore nommé vit en lui. Un passé enfoui cherche à remonter à sa conscience, par soubresauts, fuyant quand il croit le saisir.
Héloïse a bien retenu cela. Elle entre alors en lecture, comme on entre en scène : après une grande inspiration. Sans doute, la densité de la page polycopiée, emplie de mots du haut en bas, l’a-t-elle inquiétée !
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui.
A la troisième ligne, Héloïse reprend son souffle, mais ne cesse pas de lire, comme s’interdisant de rompre le charme créé par la suite des mots enchaînés les uns aux autres, chacun nourri de la substance des précédents et venant à son tour gonfler de sens les suivants.
Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des autres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
Et c’est là qu’Héloïse s’arrête soudainement.
Elle dit : « mais c’est exactement ça ! », et dans ces mots simples et vrais, j’entends l’enthousiasme que nous donnent l’éveil, la révélation d’une expérience négligée, voire oubliée, et soudainement présente dans les mots d’un autre… qui en parlant de lui, parle non plus seulement à mais de chacun de nous. Oui, enfouie au plus profond de notre esprit, vit notre vie, constituée de ces innombrables sensations, émotions, pensées vagues, ou plus conscientes, images sans temporalité, fluctuantes, insaisissables quand on voudrait les évoquer. Une saveur, une odeur, subtils aiguillons, les font remonter à fleur de conscience.
Pourquoi ? Comment ? Les voilà qui émergent brutalement et se laissent prendre par notre esprit. Il n’y a plus qu’à s’abandonner à la joie de cette fidélité, qui nous assure de notre réalité, nous inscrit dans le temps, le défiant dans son œuvre destructrice.
Héloïse n’est plus du côté de chez Proust. Elle est chez elle. C’est sa propre expérience qu’elle revit… et se met à me raconte sans hésiter !
On pourrait faire ce parallèle : de même que l’expérience sensorielle identique à celle qui fut vécue autrefois fait ressurgir, dans une simultanéité fulgurante, les images et les sensations du passé, la lecture des mots de Proust, par la même immédiateté, a fait ressurgir dans la mémoire de la jeune lectrice le souvenir d’une expérience parfaitement semblable. Images d’un autre lieu, d’autres êtres, d’autres émotions. Mais qui se coulaient dans les mots de Proust, comme dans des formes universelles et parfaites, parce qu’elles offrent le pouvoir de s’adapter, s’ajuster, à une variété infinie de contenus.
Proust nous invite donc chez nous. Il nous invite à nous lire. Le “nous“ devient l’objet de nos lectures.
Une autre fois, j’aurai à raconter que la lecture a cet autre pouvoir de nous emporter hors de nous. Vers de ce que nous n’avons pas connu et parfois même ignorons exister.
Ceci est une autre histoire… Et un autre récit pour Lettropolis !
Avec les compliments de Lettropolis : l’édition numérique de livres numériques appelés OLNIs®