L’actualité effroyable nous force à entrer dans une cinquième dimension que très peu de gens étaient préparés à envisager, et moins encore à affronter. Ce ”billet” sera un peu plus long que les autres, mais l’ampleur et l’horreur du sujet, la menace permanente dans laquelle nous vivons désormais me servira d’excuse auprès de vous, amis-lecteurs. Pardon d’avance pour ces quelques minutes que je vous vole.
Si l’on veut comprendre le monde actuel, la première urgence est de définir les forces qui l’agitent, car depuis quelques années, le mot islam s’est mis à revêtir de nombreux sens, pas tous exacts, pas tous neutres. Alors : qu’est-ce que l’Islam ?
1- Les adeptes de cette religion, qui se désignent entre eux comme “les Croyants” (Muminina), affirment que l’islam-religion est le plus achevé des monothéismes, le Tawhid, qui ne doit culte qu’à Allah seul : Tawhidou Allah est le premier engagement du musulman lorsqu’il dit sa profession de sa foi, la chahada, leur Credo : ”Ašhadu an lā ilāha illa-llāh” (je crois qu’il Il n’y a pas de Dieu sauf Allah), le mot islam lui-même voulant dire la soumission totale (à Allah). (On dit que ”le radical ‘‘s – l – m’‘ indique une idée d’allégeance”. Pas de folie, bien sûr !). Cette religion veut donc être un retour vers la voie tracée par “notre Père Abraham”, Millat a Abikum Ibrahim, à travers le livre sacré qu’est le Coran, dicté directement à Mahomet par Dieu lui-même, et ce serait donc la “version définitive” (version 3-0… si on me permet cette façon plus moderne de le dire) des Livres sacrés qui l’ont précédée, la Torah et les Évangiles (en arabe, Tawrat, et El Injil).
Il faut cependant préciser que ce que les musulmans mettent sous ces deux appellations n’est qu’une herméneutique de ces textes, revisités par leurs religionnaires et donc à eux seuls opposable, puisque le Prophète, instruit par d’Allah, aurait réinterprété les déviances faites à Sa Parole par le temps et les hommes. Un critère spécifique d’universalité va singulariser cette religion face aux autres monothéismes : la langue arabe est déclarée langue de Dieu, celle qui aurait été parlée (?) par Adam, Abraham et Jésus (un prophète parmi les autres). Nous ne sommes donc plus devant une simple religion, mais devant un ensemble sacré religion + langue + système politique, ce qui est unique. Ceci explique que le recentrage autour de la seule langue arabe constitue d’ailleurs l’une des toutes premières revendications de tout nouveau pouvoir se recommandant de l’intégrisme.
2- L’islam, selon les conditions dans lesquelles ce terme est utilisé, décrit tout d’abord une religion tout à la fois unique et multiple : le sunnisme, le chi’isme, le zaydisme et l’ibadisme sont les quatre courants reconnus (Mahdâhib) de l’islam, auxquels il faut ajouter le soufisme, chacun de ces courants étant lui-même subdivisé ou partagé en courants multiples. Le sunnisme, par exemple compte une quinzaine de courants, le chi’isme un peu plus, et le soufisme une petite dizaine.
3- En troisième lieu, le mot Islam, avec une majuscule cette fois, peut désigner l’ensemble des populations qui confessent cette religion. On disait auparavant les mahométans, mais ce terme est tombé en désuétude et on ne l’entend pratiquement plus, la désignation musulmans étant la plus fréquemment utilisée pour désigner les populations qui confessent l’islam-religion. Ce mot recouvre les Arabes, mais aussi d’autres Africains, des Asiatiques, des Européens (Balkaniques majoritairement, et quelques poignées de convertis trop médiatisés et parfois dangereux) ou une poignée d’Américains.
Une variante établit un amalgame entre l’islam-religion et les “Arabes”, avec là aussi toutes les approximations d’origine, d’histoire et de culture, y compris les Perses ou les Turcs qui ne sont Arabes ni les uns ni les autres, et alors que sunnites et chi’ites ont été plus souvent en opposition frontale qu’en harmonie depuis la mort du Prophète. Dans mon jeune temps, le mot de islamisme était utilisé pour désigner la foi des religionnaires d’Allah, sur le modèle de catholicisme, protestantisme ou bouddhisme… et l’évolution de ce mot vers une spécialisation extrémiste n’a pas contribué à simplifier l’image de la dite religion, comme on peut le vérifier chaque jour, hélas !
4- En quatrième lieu, on entend souvent Islam dans le sens de “civilisation”, en le déconnectant de toute notion de foi, de race ou d’origine, ce qui ajoute encore une dimension à la confusion déjà assez grande. Par exemple, le Louvre –d’autres musées font-ils de même ?– a ouvert un département Art de l’Islam, alors qu’il n’existe pas de section Art de la Chrétienté, ni Art du Bouddhisme, ni d’aucune autre religion per se. À l’opposé, l’existence d’une longue civilisation d’essence musulmane est un fait historique : elle a donné le meilleur (le raffinement des royaumes grenadins ou l’art moghol) mais aussi le pire (les exemples abondent dans l’histoire, et tendent hélas à se multiplier, tant à Bamiyan et à Tombouctou que dans l’espace irako-syrien en ce moment, en s’attendant au pire ailleurs).
5- Enfin, on se sert souvent de ce mot pour décrire, au delà de la religion, une néo-idéologie dont les contours sont difficiles à préciser. En réalité, un mélange de théocratie politique, de morale orientée, de revendications tous azimuts, de coutumes ré-inventées et de violence en quantités variables où les mots fatwa, jihad ou califat… ont été dévoyés. Par exemple, le mot jihad est devenu synonyme de barbarie. On rencontre de plus en plus souvent le mot islamisme pour décrire ce phénomène extrême. Mais l’islamisme des Frères Musulmans, des Salafistes, des fous d’Al Qaïda, des furieux de l’État Islamique (qui n’est ni l’un, ni l’autre !) ou des Saoudiens d’obédience wahhabite ont peu de points communs, non plus qu’avec cet ”islamisme d’exportation” qui fait progressivement surface dans les pays européens où un peuplement récent mais pratiquement incontrôlé s’est développé en relativement peu de temps, générant pour ceux qui arrivent autant que pour ceux qui étaient là avant eux, un nombre de problèmes que la pusillanimité et la cécité de système des hommes politiques européens empêche de voir, de décrire, d’évoquer, et donc de pouvoir avoir une chance de résoudre ! Dans cet entendement, l’islam pourrait apparaître davantage comme une force politique, comme un totalitarisme, voire comme une menace, que comme une religion.
Religion ou culture, demandions-nous ? Réponse : les deux, évidemment, mais avec des poids relatifs qui évoluent considérablement à travers l’histoire. Dans la folie, la haine et la violence absolues, l’époque actuelle ne peut vraiment prétendre à être classée dans les bons millésimes. Et nous n’avons pas fini de le déplorer … (À suivre…)
