Parcours à dents de scie, ce témoignage remarquable et émouvant sur le génocide contre les Tutsis du Rwanda a été présenté par Philippe Basabose au Congrès international des études de génocides tenu à Vouvant les 20 et 21 septembre 2014. Ce congrès était organisé sous la responsabilité scientifique de son président, le Pr Jean-Marie Grassin, et du Pr Françoise Ardillier-Carras. Lettropolis y était. Plusieurs orateurs de talent prirent la parole, et il arriva que la charge émotive de nos amis transparut sous leurs discours apparemment distanciés de scientifiques.
Dans un court article, je voudrais présenter l’introduction du Pr Jean-Marie Grassin qui allie les spécificités du scientifique et du littéraire, tout en précisant bien que ceci ne tient pas lieu d’actes du congrès, mais bien de reprise par un auditeur captivé, mais libre d’ajouter son grain de sel.
Donc, comme littéraire, le Pr Grassin nous ramène Au cœur des ténèbres, ce texte de Joseph Conrad qui a largement inspiré le film Apocalypse now, entre autres formes. Il n’oublie cependant pas Mario Vargas Llosa et Le Rêve du Celte, traitant de génocide au Brésil, dans une « atmosphère de fin du monde ».
Ce faisant, il distingue bien les circonstances contingentes qui ont pu mener à des tueries (guerre civile, maintien de l’ordre, situation économique désastreuse), du « pandémonium, lorsque le gouvernement du peuple décide, prépare, programme, organise, en raison d’une idée transcendante, l’extermination radicale d’une partie de sa population sur certains critères. On change alors de paradigme. Cette “atmosphère de fin du monde” pour citer Vagas Llosa, c’est comme si tous les démons de l’Enfer avaient pris figure humaine. » Disparaissent alors les notions de moralité, d’humanité et même de lois de la guerre.
Mais, comme scientifique, le Pr Grassin insiste sur le point fondamental suivant : comment définir un génocide, pour en faire un objet d’étude, une discipline, peut-être une science ?
La question pourrait paraître superflue, nous verrons qu’il n’en est rien.
Certes, l’étymologie parle : génocide est un néologisme formé de deux racines, l’une grecque, l’autre latine où se conjuguent les notions de genre, espèce, et de tuerie, massacre. Tout semble simple. Le père linguistique en est le juriste américain Raphael Lemkin, lui-même d’origine juive polonaise.
Mais tous les massacres ne sont pas qualifiés de génocide. Celui de la Saint-Barthélémy, par exemple. Ou le « passage » des troupes françaises dans le Palatinat.
Des définitions légales ont été travaillées dans les instances internationales et dans différents pays. Mais elles ont été précisées sous l’influence des politiques en place. C’est ainsi que, de l’aveu de Lemkin lui-même, les responsables soviétiques de l’époque ont insisté au procès de Nuremberg, pour que les définitions ne puissent leur être appliquées. Il fallait bien cacher les 6 millions de morts lors des grandes famines en Ukraine des années 1930, directement liées à la ferme politique kolkhozienne du Petit Père des peuples. Ces drames sont restés occultés jusqu’à la chute de l’empire.
Idem, les gouvernements turcs actuels ont joué sur le sens du qualificatif arbitraire inclus dans notre définition pour se dédouaner de leur responsabilité dans le génocide des Arméniens dont 2015 verra le triste centenaire. Quelques discussions en perspective… Le cas est d’autant plus important pour la Turquie que ce génocide prenait place lors de l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs, devenant donc un crime originel, une tache sanglante sur la naissance du pays. Et l’on sait que ces conditions ne sont pas les meilleures.
Le Pr Grassin évoque aussi le rôle de Robespierre, attribuant le qualificatif de « crime contre l’humanité non pas pour qualifier ses tribunaux d’exception, mais pour qualifier ceux qui s’étaient mis en travers de la marche de la nation, telle que lui, la concevait. »
On rappelle qu’il s’en faisait une spécialité, par exemple au procès du roi Louis XVI : « […] Je demande que la Convention nationale le déclare dès ce moment traître à la nation française, criminel envers l’humanité. »
Cette énumération – incomplète – amène à poser la question des génocides reconnus lorsqu’un État massacre ses propres citoyens (les Khmers rouges) et plus encore lorsque le chef de cet État est arrivé au pouvoir par les urnes, dans un système démocratique. Toute référence à Hitler ne serait pas que pure coïncidence, ou plutôt serait une co-incidence dans le sens où il faut poser la question des convergences causales, plutôt que de s’en tenir à l’apparition ex nihilo d’un exterminateur venu de profondeurs incertaines.
Il faudrait aussi évoquer la question de la reconnaissance et du pardon, lequel ne saurait vraiment exister sans une volonté partagée d’atténuer les conséquences du passé. Mais Eugène Nshimiyimana (directeur du département d’études françaises, Mc Master university, Hamilton, Ontario) s’en est fait le porte-parole dans une communication de haute volée, dont nous reparlerons.
Cela est déjà un vaste et difficile exercice. Mais comme si cette difficulté ne suffisait pas, en voici une autre :
Dans une autre remarquable intervention, sur le génocide des Arméniens, (De l’imprescriptibilité à la reconnaissance) Hélène Piralian, psychanalyste, auteur de Génocide et Transmission (entre autres travaux, y compris sur le terrain en Arménie) nous expliqua la captation de l’holocauste (ou Shoa) comme seul génocide en titre.
Il existe « des penseurs qui, au nom d’une spécificité du génocide des Juifs, dénient la réalité des autres génocides. » Ce faisant, ces penseurs, « maintiennent leur déni, ce déni même que les génocidaires construisent et qui, partie intégrante de ce processus génocidaire, a pour effet de maintenir au présent et toujours actifs, les effets psychiques destructeurs du génocide sur les descendants. »
Le premier de ces penseurs est Wladimir Jankélévitch qui dans son livre L’Imprescriptible explique que, « pour lui, comparer (des massacres) avec le génocide des Juifs serait du négationnisme et aurait uniquement pour but, en banalisant le génocide des Juifs, de s’en débarrasser, celui-ci étant unique donc incomparable […] Il ne le rapproche d’autres génocides que pour nier leur caractère génocidaire. […] Sa conclusion n’en reste pas moins effrayante : entre ces événements ordinaire (les noyades de Nantes, le génocide des Arméniens) et l’extraordinaire génocide des Juifs il y a là une différence de nature, peut-être même ontologique. »
Ainsi, pour Jankélévitch, rechercher dans l’histoire d’autres génocides, c’est se faire traiter de « distingués casuistes » dans le meilleur des cas, et, bien sûr, de « négationniste » en poussant le bouchon un peu plus loin.
Hélène Piralian poursuit : « Il y là, de la part de Jankélévitch, une méconnaissance de l’histoire, qui confine à la falsification, en ce sens qu’il semble céder là à un mouvement passionnel au mépris de toute donnée historique, à laquelle, sans doute, il ne s’est pas intéressé, trop pris par sa propre douleur qui ne peut pour lui, en aucune manière, être partageable. »
Enfin elle précise que ce thème a été repris par des auteurs du manifeste Liberté pour l’Histoire dont René Rémond, fut le fondateur en 2005.
Voilà donc deux communications fondamentales, toutes deux chargées de sang et de crimes jusqu’à plus soif, mais dont l’une d’elles – non en tant que telle, mais par ce qu’elle nous délivre comme négationnisme inavoué – nous charge d’une certaine amertume.
Mais, espoir, cela doit conforter le Pr Grassin dans son souhait – ce premier congrès en est la preuve réalisée – d’organiser cette discipline.
Nous poursuivrons.
