PHILIPPE BASABOSE PARLE DE GÉNOCIDE À VOUVANT

Philippe Basabose, dans son intervention au Congrès international sur les génocides, a choisi comme axe fondamental : « Le génocide des Tutsi au Rwanda : la crise de la citoyenneté comme ressort et alibi des exterminations. »

Mais il a posé d’emblée la question de la subjectivité appliquée au témoin du génocide. Ah la terrible subjectivité – du mot sujet ! Ah ! La dangereuse présence du sujet, ostracisé par les tenants sectaires d’une objectivité à tout crin… sectarisme obsessionnel qui refuse l’unique, l’humain, le regard lorsqu’il passe par le filtre d’une expérience vitale. L’extravagance de cette position « objective » est qu’elle se veut scientifique – un mot paré de toutes les vertus – alors qu’elle n’est que réductionniste, et pour tout dire, inhumaine, propre à tous les négationnismes.

Les lignes précédentes ne sont pas de Philippe Basabose, mais elles vivent de son expérience lorsque, écrit-il :

« Un(e) évaluateur/trice d’un projet de recherche que j’ai soumis l’année passée à la compétition du Conseil des recherches en sciences humaines – CRSH – ne jugeait-il/elle pas qu’étant rescapé du génocide, je ne ferais pas d’analyse objective de textes de témoignage sur le génocide ? »

CRSH… avec SH pour sciences humaines ! Vous avez bien lu : c’est en s’affublant de l’étendard de « sciences humaines » que des négationnistes de l’homme règnent dans certains conseils ! Quelle science vraiment humaine explorera de pareils comportements ? Et comment qualifier ce juge qui refuse le témoin sous prétexte qu’il a survécu à l’action criminelle ? Refuser l’accompagnement du témoin pour décrypter la réalité ! Quel complice ce juge ne devient-il pas, sous couvert de CRSH ? Ah ! Comme les « sciences humaines » seront belles lorsque le dernier de ces « scientifiques » régnera sur des champs de cadavres, des livres de statistiques et de résultats d’éprouvettes ! Comme les génocides seront scientifiquement beaux, lorsqu’aucun témoin ne sera plus audible !

Je tente d’imaginer la somme des sentiments humains, vraiment humains qu’a dû éprouver Philippe confronté à ce refus de réalité car, souligne-t-il :

« Sans ce regard du témoin, le refus du génocide et de son énormité tel qu’inscrit dans le programme d’éradication est inévitable. »

Philippe Basabose a largement expliqué l’importance du Parcours à dents de scie, témoignage publié par Lettropolis (avec peine et fierté, comme il me fait l’honneur de le dire). Et son premier axe de la communication porte sur l’importance du témoignage :

« Je mets le témoignage au centre de toute réflexion sur le génocide car, pour moi, qui dit témoignage dit résistance. Et il faut résister. Et pour moi, la vie après 94, après tout 94, qu’il s’agisse du génocide vendéen, du génocide contre les Indiens d’Amérique, du génocide contre les Héréros, du génocide arménien, de la Shoah, du génocide cambodgien, du génocide dans l’ex-Yougoslavie, du génocide contre les Tutsi, de toute extermination de masse que l’histoire dans ses choix des fois intéressés n’aura pas retenue, la vie, dis-je, depuis que, au-delà des espaces et des contextes un pouvoir a décidé d’effacer non seulement de la vie mais aussi de l’existence, de l’avoir-existé, tout un peuple, la vie n’a de sens que quand elle se fait résistance. »

Philippe Basabose conclut logiquement ce premier axe de sa communication en distinguant le refus de voir, de la part du bourreau qui « obéit à une autre logique » et :

« [Le] refus du savoir [qui] est le cancer qui mine nos sociétés modernes campées derrière de déplorables délires narcissiques qui hypothèquent, qu’on en ait conscience ou pas, tout salut, toute paix à venir, tout avenir. »

Mais revenons au deuxième axe, qui donne le titre à sa communication :

« […] Crise de citoyenneté, je ne parle pas d’un désintérêt que le citoyen, à un moment et dans une conjoncture sociale, économique, politique donnée peut éprouver envers l’État et les pouvoirs qui le représentent. […] Je parle […] de la condition d’un État, d’un pouvoir qui décide d’exclure, de priver une partie de ses citoyens de ses droits comme citoyens, une patrie qui décide de renier certains de ses enfants. »

Ici Philippe Basabose reprend le cours des préalables (vexations, discours, agressions, etc.) le rôle de :

« La complexité des déterminations et prédéterminations de l’idéologie génocidaire qui a conduit à 94, l’exclusion du Tutsi et le reniement du Tutsi en tant que citoyen de plein droit. »

À partir de là, les Hutu, meneurs et menés dépassaient le cadre de la proscription et du bannissement.

« Car, s’il avait été question de juste chasser le Tutsi du Rwanda, les miens, les nôtres – ils sont à vous aussi, mes chers humains, ne l’oubliez pas – seraient à errer quelque part dans le monde, dans quelque camp de réfugiés, mais vivants […] car tant qu’on vit, tout peut être espéré. »

Et plus loin :

« Toute la machine et la machination d’extermination des Tutsi – et de tout génocide […] – obéit à une logique que les tenants savent fausse mais cultivent par tous les moyens. De là l’accommodation facile, opportuniste mais infaillible à tout contexte de crise socio-politique. »

Il ne nous reste plus qu’à réfléchir et à comprendre que :

« […] Le paradigme de l’exclusion, comme pendant, comme suite de la crise de citoyenneté, peut être convoqué dans la lecture de toutes les exterminations […] et la crise de la citoyenneté – qu’elle conduise au génocide ou pas – me semble un grand sujet de préoccupation dans le monde d’aujourd’hui. Monde mondialisé mais peut-être plus étouffant entre les murs de séparation. Qu’il s’agisse de murs réels, c’est-à-dire physiques en brique, en fer ou en textes de loi, ou de murs symboliques. »

PARCOURS À DENTS DE SCIE

PARCOURS À DENTS DE SCIE

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