DEMANDEZ LE PROGRAMME

DEMANDEZ LE PROGRAMME !

DEMANDEZ LE PROGRAMME !

 Dans quelque direction que se tournent nos regards, y compris vers la Mecque (ce qui est nouveau mais n’est pas une bonne nouvelle), il n’est question que de “Programmes” ! Ce mot, dont le microcosme des politiciens professionnels a fait l’alpha et l’omega de la pensée, de nos destins et de notre sauvetage, selon qui en parle, pollue tous les pays (sauf la Russie et la Turquie qui savent où elles vont et pourquoi… même si la dictature carcérophile d’Erdogan n’est pas une solution).

  1- Qu’est-ce qu’un programme ?

Étymologiquement, le mot est un mélange de latin et de grec de cuisine, mais en théorie il ne devrait avoir aucun point commun avec le moussaka: un programme (de pro-gramma : ce qui est avant la lettre), est une intention affichée et tournée vers le futur. Il vise une “pro-gression” (=marche vers l’avant)… qui, malheureusement, ne va pas toujours dans le “bon sens”.       Par exemple, les programmes scolaires furent longtemps un ensemble harmonieux chargé de faire progresser les élèves… avant de devenir l’outil d’épandage d’idées périmées (exemple : le socialisme) ou dangereuses (exemple : la théorie du genre)   C’est évidemment dans ce dernier sens seulement qu’il a trouvé sa place en politique, sur une (vilaine) idée de la gauche, qui a, comme trop souvent, été reprise par une droite maladivement suiviste : la mauvaise monnaie, dit le proverbe, chasse toujours la bonne.

À l’opposé de ce que racontent la presse et les partis politiques, un programme ne devrait jamais être une liste de 60 ou 110 clichés controuvés par hasard et pompeusement baptisés “des propositions”.

  2- Pourquoi un programme ?

Ces dernières années, on nous a fait croire qu’une élection ne consistait pas à choisir l’homme (ou la femme) le plus compétent pour faire face aux défis qui se poseront demain, mais à sélectionner celui qui avait pu raconter le plus de sornettes sur ce qu’il ferait, une fois au pouvoir, au cas où les problèmes qu’il a (très mal, en fait) affrontés hier resurgiraient (on ne sait jamais).

    C’est ici que commence la recherche des raisons du désamour actuel des peuples pour leurs “politiques” : les hypothèses étant erronées, soit l’élu va oublier ses promesses, ce qui est mal vu… soit il va s’y accrocher, ce qui est pire.

Les derniers quinquennats illustrent ce hiatus : le programme de Sarkozy reposait sur des hypothèses qui ont été très vite balayées par la crise économique la plus terrible de l’Histoire. Il en a tenu compte et a donc modifié son “plan de route”… ce que certains, pour qui le monde devrait être figé et stable, ne lui pardonnent pas.

À l’opposé, Hollande s’est accroché aux mots plus qu’aux réalités, et il a essayé d’appliquer nombre de ses affreuses promesses de campagne… qui sont révélées pour ce qu’elles étaient : mortelles pour notre pays… qui a été précipité dans un décrochage abyssal. L’analyse (qui était déjà périmée en 2012) n’avait plus rien à voir avec le devenir d’un monde qui change de plus en plus vite.  S’il fallait choisir entre ces deux attitudes… la première a démontré qu’elle était la ‘’moins pire’’ !

  3- Un programme, jusqu’où ?

Leurs promesses étant devenues étrangères au monde où ils auraient dû les mettre en œuvre, les pauvres politiciens, par fonction moins adaptables que les autres citoyens, ont inventé un concept fumeux, le mot le plus imprécis qui soit : “le Changement”.

Mitterrand avait sublimé ce gadget mortifère, et son lamentable “Programme commun de la Gauche” a fait prendre douze ans de retard à notre pays. Depuis, tout candidat à la magistrature suprême (jusqu’à Obama, c’est tout dire !) se croit obligé de promettre “le Changement”.            Or, confondre le Changement avec le Progrès est une erreur énorme… qui est devenue une monomanie chez la plupart des hommes politiques actuels : “le changement” devient leur unique programme… ce qui va laisser leurs électeurs très déçus (à tort : on ne leur avait promis que le “changement”, et ils doivent s’en prendre à eux seuls s’ils attendaient des “progrès”).

Tout progrès est bien un changement, mais tout changement est loin d’être un progrès !

4- Se faire élire sur un programme…

… c’est acheter un billet pour l’enfer : dans un monde en “changement” perpétuel, il est irresponsable de “geler” le futur dans des mots, des idées et des slogans adaptés aux défi d’avant-hier… auxquels ils n’ont même pas su répondre, sinon les maux auraient disparu, ce qui est bien la preuve que le progrès… c’est autre chose que le changement ! (Nous en reparlerons)  !

     Eh ! bien, le croirez-vous ? Avec 2017 qui arrive, ce n’est pas sur leur “vista”, sur leur “leadership”, leur charisme, pas plus que sur leur capacité d’adaptation, leur ’‘corpus doctrinarum’’ (leur culture et leur substrat de références) que les candidats vont être jugés : c’est sur la façon dont ils vont choisir et savoir mettre en page des engagements par définition intenables, rien n’étant égal par ailleurs !

  Les électeurs sont si gravement intoxiqués par le mythe du “Programme” qu’ils croient que là sont toutes les clés du futur… alors que sa seule existence devrait les faire fuir, car il est générateur de lendemains qui ne peuvent que… déchanter !

À titre d’exemple, une aptitude à faire face (peut-être !) au terrorisme dans les années 2019 ou 2021 n’aura rien à voir avec le fait d’avoir échoué à corriger sa version 2016 : la seule chose dont on soit certain, c’est que tout sera différent ! Seule l’absence de tout programme qui serait gravé dans le marbre permettra d’aller chercher la bonne thérapie ailleurs, à la source des maux (et bien au delà) !

Dans les semaines qui viennent, nous aurons de nombreuses occasions de reparler de ce drame potentiel, qui ne peut être qu’annonciateur de catastrophes …

H-Cl.

Demandez le programme : cet article est tiré de l’élégant blog (Comprendre demain) de Claude Henrion sur Tumblr… dont je me régale. (NDLR)

Claude Henrion (H-CL, ce qui explique son piquant) est l’auteur de :

France, agir ou périr ?

France, agir ou périr ?

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RWANDA 1994 EXPLIQUÉ À MES ENFANTS

RWANDA 1994 EXPLIQUÉ À MES ENFANTS

RWANDA 1994 EXPLIQUÉ À MES ENFANTS

 

Notre dernière couverture : sur fond vert et ondulations noires : le pays des Mille-Collines, autrement dit, le Rwanda.

En coin de page, trois formes de points d’interrogation : trois enfants qui, comme tous les enfants du monde posent des questions, 22 questions. Mais celles-là ne sont pas anodines. D’où le titre :

RWANDA 1994 EXPLIQUÉ À MES ENFANTS
Récits et Réflexions sur un génocide

Le papa et auteur s’appelle Ernest MUTWARASIBO. Il est enseignant-chercheur à l’université du Rwanda et doctorant auprès de University of Gothenburg, en Suède. Ancien président du conseil d’administration de l’Église de Pentecôte au Rwanda (ADEPR), membre du conseil consultatif du district de Gisagara (Province du Sud).

Les enfants, pour être autant les siens que tous les enfants du monde, portent les prénoms symboliques de Grâce, Innocent, et Fidélité. Symboliques mais réels si l’on veut bien admettre que le programme réalisé par ces trois prénoms vaut bien certaines devises un peu trop galvaudées.

Telle est la dernière publication de Lettropolis. Un texte fort où le savoir et l’intelligence veulent disséquer le corps et l’esprit du génocide pour en extraire les germes néfastes.

C’est donc une leçon de terreur et d’optimisme, un balancier de la crainte à l’espoir, dans notre monde d’ici-bas… et d’au-delà.

 

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KARLYGACH ou L’HOSPITALITÉ KAZAKHE, par RENÉ CAGNAT

La rumeur des steppes

Karlygach [1] ou l’hospitalité Kazakhe, par René Cagnat.

Nouvelle extraite du Monde des arts et des lettres n° 60-2016-1

Dans les années 1990, juste après la chute de l’URSS, j’ai eu la chance de servir en ambassade en Asie centrale. Je me suis vite aperçu que cette vaste contrée était souvent devenue, après 70 ans d’Union soviétique, une terra incognita et qu’il fallait y mener une véritable exploration. Ainsi fis-je, de l’Aral au Pamir, avec un merveilleux 4 x 4 Toyota qui me permettait de me faufiler partout entre dunes de sable ou congères…

Ce fut une période extraordinaire à vivre, en particulier par mes rencontres : la population avait gardé, malgré les épreuves, sa fraîcheur et sa gentillesse d’antan, telles que les rapporte par exemple Ella Maillart. Je connus ainsi toutes sortes d’aventures décrites notamment dans La Rumeur des steppes [2].

Le pays centre-asiatique qui, alors, me fascina le plus fut le Kazakhstan. J’aimais ses steppes argentées, ses cavaliers inlassables, ses femmes séduisantes, mais surtout l’équipée que représentait, en ce temps, toute traversée de ce pays de Mille et une Nuits. La misère y étant extrême, les populations, pour survivre, en particulier chez les nomades, pratiquaient à nouveau le brigandage, ce qui pimentait le franchissement de certaines régions. J’avais sous mon siège un magnifique colt Makarov et il m’arriva, une fois, de tirer en l’air, le bras hors de la portière, pour décourager les cavaliers qui, sur une mauvaise piste, rattrapaient mon véhicule…

Mais, maintenant, je ne vais pas raconter ces « campagnes » qui, de toute façon, ne correspondent plus au Kazakhstan actuel : en vingt ans, il est devenu un pays stable, prospère, presque accueillant. Je vais seulement vous conter, ce soir, un épisode secret que j’ai gardé bien au chaud au fond de mon cœur. Je le révèle aujourd’hui tant, à mon avis, il évoque l’hospitalité et, en même temps, l’honneur et la dignité du peuple kazakh.

Par un beau jour d’automne, au volant de ma chère Toyota (la coquille du colimaçon …), je rentrais d’une expédition dans l’Aral où des soucis administratifs avaient retardé mon départ. Je savais que je ne pourrais atteindre, le soir, Kzyl Orda où m’attendaient le confort relatif, mais surtout la sécurité d’une auberge. Comme j’y étais accoutumé, je me mis à chercher, deux heures avant la tombée de la nuit, un refuge sûr, loin des brigands, dans ce désert immense du Kyzylkoum [3]. J’avisai sur la droite, presque à l’horizon, une zone collinaire. Un chemin à peine tracé semblait y mener. En le suivant, j’ai serpenté, sur une dizaine de kilomètres, au travers de bosquets épars de saxaouls. Une fois les collines atteintes, tout changea. Je suivis entre elles un vallon presque verdoyant : les premières pluies automnales avaient revigoré une végétation d’arbustes, presque un maquis. « Nous aurons un bivouac agreste », ai-je pensé. À peine cette idée me traversa-t-elle l’esprit que je vis monter une fumée au-dessus de la plaine qui s’ouvrait devant moi de l’autre côté des collines. J’arrête le moteur. Coup de jumelles. Je discerne dans une clairière une jolie yourte kazakhe en feutre parcouru de motifs traditionnels ; autour, quelques chèvres, deux vaches et des moutons. C’était paisible à souhait : je décidai de demander l’hospitalité au maître de céans, ce qui revenait à me mettre sous sa protection.

Pour n’inquiéter personne, j’arrêtai ma jeep à bonne distance et me rendis à pied vers le campement, le colt dans la poche quand même. Tout, à l’entour, respirait l’ordre et la propreté : un beau zhaïloo [4], bien entretenu ! Arrivé près de la yourte que dorait la lumière du soir, j’entendis à l’intérieur des voix d’enfants. Je m’arrêtai devant l’entrée recouverte par une superbe tenture portant un dessin ancestral : peut-être le tamga [5] du clan local.

      Pozhalouista, [6] dis-je en russe à haute et intelligible voix. Dans la yourte les conversations cessèrent. Une main souleva un côté de la tenture et une Kazakhe apparut avec un air surpris qui la rendait encore plus belle. Elle était assez grande, bien proportionnée avec un visage ambré où, comme l’eau au confluent de rivières, l’indéfinissable finesse asiatique se mêlait ou se juxtaposait de ci de là à la régularité presque grecque des traits touraniens. La trentaine, peut-être… Sous la paupière étirée le regard était sombre, intense. Le chignon ramenant les cheveux en arrière dénotait une superbe chevelure « aile de corbeau ». Sa mise très simple de maîtresse de zhaïloo était d’une netteté méticuleuse. Deux petites filles, blondinettes dans les cinq ans-trois ans, se serraient contre elle.

Aussi étonné que ces charmantes personnes, je perdis un peu contenance :

« Gospozha, Madame – dis-je en russe comme si je m’adressais à une comtesse – je viens demander à votre mari l’hospitalité.

Gospodine, Monsieur, répondit-elle sur le même ton, mon mari ramène ses troupeaux à soixante kilomètres d’ici et sera chez nous dans deux jours. Je crois deviner que vous êtes étranger ?

Parfaitement, je suis français… ».

Une intense stupéfaction marqua son visage. Après un long silence, elle répondit dans un français très hésitant, désuet mais correct :

« Pardonnez mon émoi, Monsieur : vous êtes le premier Français dont je fais connaissance. C’est comme si vous tombiez du ciel ! »

C’était à mon tour d’être abasourdi : ici, en plein Kyzylkoum une telle rencontre !

Mais je me repris :

« Si votre mari est absent et si vous êtes seule, je ne peux rester ici : je vais continuer mon chemin ».

Ma réponse sembla l’atterrer. Elle regarda vers le sol, réfléchit, puis, tout à trac, me fixant droit dans les yeux :

« Non, je dois vous recevoir en tout bien tout honneur. Il serait dangereux que vous continuiez. Le pays n’est pas sûr. Ici, même en l’absence de mon époux Sayan [7], vous serez sous sa protection car tout le monde le connaît, le respecte et le redoute…

Entrez ! dit-elle, en écartant la tenture. Je m’appelle Karlygach ».

Je m’exécutai en prenant bien soin de pénétrer dans la yourte du pied droit [8] et en pensant que je m’engageais dans une bien sombre affaire…

L’intérieur de la yourte était très pauvre : il y avait tout juste ce qu’il fallait de djer-teucheuk [9] pour supporter cet automne un peu frisquet. Karlygach prépara le thé tout en m’expliquant sa situation. Après de bonnes études littéraires à Almaty, elle était devenue professeur de russe et de français dans un collège de Tchimkent. Elle y fit la connaissance de son futur mari, jeune fonctionnaire plein d’avenir. Ils se marièrent juste quand l’effondrement de l’URSS et la crise survinrent. Sayan avait perdu son poste et le salaire de sa femme ne pouvait suffire pour subvenir à leurs besoins : il décida donc de rejoindre son clan dans le Kyzylkoum et de s’y adonner à l’élevage. Ni Karlygach, ni Sayan n’avaient perdu le contact des leurs et, avec le soutien familial, s’adaptèrent vite. Sayan, excellent cavalier, de belle lignée, s’imposa aisément, devenant une sorte de chef local. Ici, c’était son coin de désert. Il y nomadisait avec ses troupeaux à partir d’un village situé « tout près » à cinquante kilomètres. Il aurait à y retourner pour l’hiver. Les affaires allaient mieux, mais ils connaissaient encore une certaine gêne.

Karlygach avait donc dû abandonner son enseignement et ses études universitaires en français. Mais elle avait gardé ses livres et ceux d’une bibliothèque désaffectée. Elle me montra les quelques romans qu’elle avait emportés ce printemps avant la transhumance. Il s’agissait d’éditions soviétiques en français d’auteurs bien vus par les communistes : Flaubert, Barbusse et surtout Romain Rolland qu’elle semblait affectionner et dont elle lisait présentement le récit Colas Breugnon. Mon lointain cousinage avec cet homme de lettres l’impressionna beaucoup ; je lui montrai la page de son livre où l’auteur traite gentiment le menuisier Cagnat d’« avale-tout-cru »… Tout ceci sous la yourte sur les franges du Kyzylkoum !

Je partageai leur maigre repas de laitages et de céréales : les enfants comme leur Maman semblaient parfaitement en profiter. Je m’aperçus que la fille aînée comprenait déjà quelques mots de français ! Puis Karlygach, à la nuit tombante, sous les premières étoiles, me conduisit vers l’emplacement de bivouac qu’elle m’avait choisi à 500 mètres de la yourte « pour respecter les convenances ». Il dominait la plaine où, ce soir, me dit-elle, il devrait y avoir un « feu d’artifice » résultant du départ d’une fusée à Baïkonour à une centaine de kilomètres de là. « Si vous me promettez de vous conduire en gentleman, je vous tiendrai compagnie ici pour y assister ». J’acquiesçai d’un hochement de tête… à grand regret ! Et elle partit s’occuper des enfants.

Elle revint alors que, dans le ciel, des myriades d’étoiles chassaient l’obscurité et s’assit sans façon à côté de moi. Comme il faisait un peu frais je lui mis sur les épaules mon blouson. Mon bras resta autour de ses épaules… J’espérais qu’elle se serrerait un peu contre moi pour se tenir au chaud. Il n’en fut rien ! Elle resta bien droite, de marbre…

Le feu d’artifice se faisant attendre, nous parlâmes… littérature ! Comme elle lisait Le Feu de Barbusse, j’évoquais, non sans malice, ce chapitre où le héros du récit, retardé par de terribles tempêtes de neige, n’a plus qu’une nuit de permission à passer chez lui auprès de sa jeune épouse. Sur le chemin de sa ferme isolée dans la campagne, il rencontre, dans la bourrasque, deux autres « poilus », trempés, transis comme lui. Pas question, dans ces conditions, de les abandonner. Arrivé devant sa maison, il les invite à passer la nuit sachant pourtant qu’il ne dispose, l’hiver, que d’une seule pièce chauffée. Le mauvais temps oblige les camarades à accepter. Ils se réchauffent, se restaurent et veulent partir par respect pour le jeune couple. Mais la tempête a redoublé. On leur demande de rester, ce qu’ils sont bien obligés de faire et dorment dans un coin de la salle commune. Au matin les trois « poilus » repartent pour le front dont ils ne reviendront pas…

Je demandais à Karlygach ce qu’elle en pensait : « le devoir d’hospitalité est sacré » fut sa seule réponse.

Nous ne parlâmes jamais de Sayan qui reste pour moi une énigme.

Finalement le tir de la fusée embrasa l’horizon vers le nord d’un immense flash, la lueur montant dans le ciel avec des reflets orange-jaune persistants : impression d’aurore boréale démultipliant l’espace grisâtre qu’elle révélait à nos pieds. Nous n’étions plus sur Terre mais quelque part sur un astre en proie aux mystères cosmiques.

La chute n’en fut que plus dure lorsque Karlygach se leva…

« Demain, vous devrez partir aux aurores car, il se peut, j’aurai des visites…Bien sûr, je parlerai à Sayan de votre passage : il approuvera mon hospitalité qui correspond aux usages. Mais j’aime autant qu’il y ait le moins de témoignages possibles : mon homme est tellement imprévisible ! ».

Je la raccompagnai jusqu’à l’entrée de son logis et, jusqu’au bout fidèle à l’image de « gentleman » qu’elle m’avait imposée, je lui fis le baise-main : le seul contact que j’eus d’elle…

À l’aube, elle était devant sa yourte pour mon départ : impeccable, bien coiffée, impassible. Elle me donna un petit paquet : des provisions pour la journée. Je lui offris Le Grand Meaulnes [10] que j’avais choisi pour cette expédition comme compagnon de route.

« Adieu, René – me dit-elle, d’une voix un peu sèche –. Il vaudra mieux ne jamais se revoir »…

Je m’inclinai et m’en fus.

Je la vis une dernière fois dans mon rétroviseur : elle était toujours près de sa yourte et, je crois, essuya une larme…

Voilà, tout est dit !

Puis-je revenir, Karlygach ?

[1] René Cagnat, 1er– 4 février 2015. Cette nouvelle est parue en novembre 2015 en russe et en français dans la revue kazakhe Kopir

[2] Rééditée en 2012 aux éditions Payot-Rivage.

[3] Sable rouge en turc.

[4] Campement d’été en kazakh et kyrgyz.

[5] Le signe, le sceau.

[6] S’il vous plaît, en russe.

[7] Nom masculin kazakh signifiant croc, canine.

[8] Entrer du pied gauche est une offense et porte malheur.

[9] Couverture matelassée de soie.

[10] Roman poétique d’Alain-Fournier (1913).

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UNE TRANCHE DE BIFTECK, JACK LONDON (7) DÉFAITE

KO

UNE TRANCHE DE BIFTECK
SEPTIÈME ÉPISODE
DÉFAITE

Sandel se dégagea du corps à corps en essayant de s’équilibrer sur le cheveu qui sépare la défaite de la survivance. Un seul coup bien asséné le renverserait une fois pour toutes. Tom King, dans un éclair d’amertume, repensa à ce morceau de bifteck et regretta de ne pas l’avoir derrière le coup de poing qu’il devait appliquer à toute force. Il se raidit dans l’effort, mais le coup ne fut ni assez lourd ni assez rapide. Sandel oscilla sans tomber : il recula en titubant jusqu’aux cordes et s’y retint. Tom King le suivit en chancelant et, dans une angoisse mortelle, lui décocha un nouveau coup. Mais son organisme venait de le trahir. Rien ne subsistait en lui qu’une intelligence combative et voilée par l’épuisement. Le coup destiné à la mâchoire n’atteignit que l’épaule. Il avait voulu le loger plus haut, mais ses muscles éreintés ne lui obéissaient plus. Et, sous le choc en retour, Tom King lui-même vacilla et faillit tomber. Il essaya encore. Mais cette fois, le coup rata complètement, et, par faiblesse pure et simple, King s’accola en corps à corps contre Sandel, se cramponnant à lui pour s’empêcher de rouler à terre.

King n’essaya pas de se libérer. Il avait lancé sa foudre. Il était fini, et la Jeunesse était servie. Au cours même du corps à corps il sentait Sandel reprendre des forces contre lui. Et quand l’arbitre les sépara, il vit, sous ses yeux, la Jeunesse se récupérer de ses pertes. D’une seconde à l’autre, Sandel devenait plus fort. Ses coups, tout à l’heure faibles et futiles, cognaient dur. Les yeux troubles de King virent le poing ganté le menacer à la mâchoire, et il eut la volonté de parer le coup en interposant le bras. Il perçut le danger et voulut agir, mais son bras alourdi de cinquante kilos refusa de se soulever, et résista à la volonté de son âme. Sur quoi le poing ganté arriva à destination. Il éprouva une sorte de brisure analogue à une étincelle électrique, et au même moment le voile d’ombre l’enveloppa.

Quand il rouvrit les yeux, il était dans son coin et il entendit les hurlements du public, pareils au rugissement du ressac à Bondi Beach. On lui appuyait une éponge humide à la base du crâne, et Sid Sullivan lui soufflait une pluie d’eau rafraîchissante sur la figure et la poitrine. On lui avait déjà enlevé ses gants, et Sandel, penché sur lui, lui serrait la main. Il n’éprouvait aucun ressentiment contre l’homme qui venait de le terrasser, et il lui rendit son étreinte avec une cordialité qui provoqua une protestation de ses jointures en piteux état. Puis Sandel s’avança au milieu du ring et le public arrêta son tumulte pour l’entendre accepter le défi du jeune Pronto et porter à cent livres le pari supplémentaire.

King demeura apathique pendant que ses seconds épongeaient l’eau qui lui ruisselait sur le corps, puis lui séchaient le visage et l’apprêtaient à quitter la plate-forme. Il se sentait affamé : non pas d’une faim ordinaire, de cette faim qui vous ronge, mais d’une grande faiblesse accompagnée d’une palpitation au creux de l’estomac, et qui se communiquait à son corps tout entier. Il se rappela ce moment du combat où il tenait Sandel en équilibre instable et prêt à osciller vers le plateau de la défaite.

Ah ! le morceau de bifteck lui aurait permis de s’en tirer ! Il ne lui avait manqué que cette petite chose au moment décisif, et il avait perdu !

Ses seconds le soutenaient à moitié pour l’aider à quitter la plate-forme. Il s’écarta d’eux, se faufila sans aide à travers les cordes, puis sauta lourdement sur le plancher et les suivit sur les talons pendant qu’ils lui frayaient un chemin dans la foule encombrant l’allée centrale.

Au moment où il quittait le vestiaire, à l’entrée de la salle, un jeune homme l’interpella :

– Pourquoi ne pas lui avoir réglé son compte quand vous le teniez ? demanda le quidam.

– Oh ! allez au diable ! répondit Tom King en descendant les marches.

Les portes du débit du coin étaient grandes ouvertes ; il aperçut les lumières et les serveuses souriantes ; il entendit de nombreuses voix discutant la rencontre, et le tintement continu des pièces sur le comptoir. Quelqu’un l’appela pour lui offrir un verre. Il hésita de façon perceptible, puis refusa et poursuivit son chemin.

Il n’avait pas un liard en poche, et la promenade de deux kilomètres lui parut longue pour rentrer à la maison. Il devenait certainement vieux.

En traversant le Domaine, il s’assit soudain sur un banc, énervé à l’idée de sa femme qui veillait pour l’attendre et pour apprendre l’issue du pugilat. Cette pensée lui semblait plus atroce que le coup qui l’avait mis hors de combat, et presque impossible à envisager.

Il se sentait faible et meurtri, et la souffrance que lui infligeaient ses jointures l’avertissait que, même s’il trouvait à s’employer comme manœuvre, il serait obligé d’attendre une bonne semaine avant de pouvoir manier la pelle ou la pioche. La faim qui lui donnait des palpitations au creux de l’estomac devenait accablante. Écrasé sous sa misère, il sentit ses paupières s’humecter. Il couvrit son visage de ses mains et se souvint en pleurant de Stowsher Bill et de la façon dont il l’avait traité en cette soirée de jadis.

Pauvre vieux Stowsher Bill ! Il comprenait maintenant qu’il eût pleuré dans le vestiaire !

FIN

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UNE TRANCHE DE BIFTECK, JACK LONDON (6) FORCES

FORCE

UNE TRANCHE DE BIFTECK
SIXIÈME ÉPISODE
FORCES

À ce moment, le public, fou d’enthousiasme, lui appartenait, et presque toutes les voix hurlaient : « Vas-y, Tom ! Mets-lui-en ! Tu le tiens, Tom ! Tu le tiens ! » On allait assister à une finale en tourbillon, et c’est pour voir cela qu’un public de boxe paie sa place.

Tom King qui, pendant une demi-heure avait si bien ménagé ses forces, se mit à les prodiguer dans l’unique effort dont il se sentait capable. Sa dernière chance était là : maintenant ou jamais. Ses forces l’abandonnaient rapidement et il espérait qu’avant leur épuisement il parviendrait à abattre son adversaire pour le nombre de secondes voulu. Sans cesser de frapper de toutes ses forces, estimant froidement le poids de ses coups et la qualité des dommages infligés, il se rendait compte à quel point Sandel était difficile à abattre, doué au suprême degré de cette vitalité et de cette endurance qui sont l’apanage de la jeunesse. Sandel était certainement un homme d’avenir. Il possédait l’étoffe. C’est avec cette fibre coriace que se fabriquent les bons boxeurs.

Sandel titubait, mais Tom se sentait des crampes dans les jambes et ses jointures refusaient leur service. Il se raidissait néanmoins et frappait des coups formidables, dont chacun constituait une torture pour ses mains abîmées. Bien qu’il ne reçût plus guère de horions, il s’affaiblissait aussi rapidement que l’autre. Ses coups portaient, mais n’étaient plus appliqués avec tout son poids derrière, et chacun d’eux lui coûtait un pénible effort de volonté. Ses jambes étaient de plomb, et il les traînait visiblement : si bien que les partisans de Sandel, réconfortés par ces symptômes, se mirent à encourager leur champion à grands cris.

King, éperonné par un nouvel effort, frappa coup sur coup, l’un de gauche, un peu trop haut, au plexus solaire, et l’autre du droit sur la mâchoire. Ces coups ne possédaient pas une lourdeur extraordinaire, mais Sandel était si faible et étourdi qu’il tomba et resta étendu, frissonnant.

L’arbitre, penché sur lui, comptait à haute voix les fatales secondes. S’il ne se relevait pas avant la dixième, il perdait la bataille. Un silence inquiet planait sur le public. King, tremblant sur ses jambes, se sentait en proie à un étourdissement mortel : devant ses yeux s’enflait et s’affaissait l’océan des visages, tandis que ses oreilles percevaient comme à grande distance les chiffres que comptait l’arbitre. Cependant, il avait l’impression d’avoir gagné cet assaut, estimant invraisemblable qu’un homme si mal en point pût se relever.

Seule, la jeunesse pouvait opérer pareille résurrection, et Sandel se releva. À la quatrième seconde, il se roula sur le visage et chercha à tâtons les cordes : à la septième, il se mit sur un genou et s’y reposa, branlant du chef comme un homme ivre. Au moment où l’arbitre cria : « Neuf ! », Sandel se redressa en bonne position de défense, le bras gauche replié autour du visage, le bras droit autour de l’estomac. Protégeant ainsi les points vulnérables, il fit une embardée vers King dans l’espoir de nouer un corps à corps et de gagner du temps.

Au moment même où Sandel se levait, King l’attaqua, mais les deux coups qu’il lui porta s’amortirent sur les bras repliés. L’instant d’après, Sandel, collé en un corps à corps, s’y cramponnait désespérément tandis que l’arbitre s’efforçait de séparer les deux hommes. King contribua à se libérer. Il savait avec quelle rapidité la jeunesse reprend ses forces et se sentait sûr de régler son compte à Sandel s’il pouvait contrecarrer ce renouveau de vigueur. Un seul coup bien appliqué y suffirait. Sandel était à lui sans le moindre doute. Il l’avait manœuvré, battu et arrêté à sa guise.

(À SUIVRE)

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