
LE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS
Pour faire pendant au récent article de Claude Henrion et aux commentaires qu’il a suscités, voici un témoignage qui porte à réfléchir sur l’état de ce qu’il est convenu d’appeler l’Éducation nationale. On mesurera le gouffre entre le titre officiel et le résultat quotidiennement prouvé.
Des rares papiers sauvés d’un déménagement historique, je retrouve mon cahier spécial de devoirs mensuels. Ironie de l’histoire, un de ces devoirs est daté du 14 mai 1958 : le déménageur inattendu préparait son propre emménagement sous les ors élyséens.
La question n’est pas de s’attendrir sur quelque exploit scolaire mais de présenter ce cahier, parfaitement encadré d’un arsenal légal impressionnant. Il est « conforme à la circulaire ministérielle du 31 août 1878 », il suit l’article 13 du règlement, lequel est extrait de l’arrêté du 27 juillet 1882. Il prévoit le tableau des devoirs mensuels aux cours élémentaire, moyen et supérieur, en leurs versions de première et deuxième année, lui-même extrait de la circulaire ministérielle du 31 août 1887. Fermons le ban et passons au développement qui l’accompagne :
RECOMMANDATIONS ADRESSÉES À L’ÉLÈVE QUI REÇOIT LE PRÉSENT CAHIER
ENFANT,
Ce cahier vous est remis pour être le compagnon et le témoin de vos études durant tout le temps que vous passerez à l’école.
Tous les mois environ vous y remplirez quelques pages seulement ; vous y écrirez le devoir que l’on vous aura donné à faire ; ce devoir vous le ferez de votre mieux, en classe, sans vous faire aider de personne, de manière que ce soit bien votre travail, et non pas celui d’un camarade ou d’un maître. Et vous continuerez ainsi jusqu’à votre sortie de l’école, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quatorze ans, ou jusqu’à ce que vous ayez obtenu le Certificat d’études.
À mesure que ce cahier se remplira, vous aurez le plaisir de voir vous-même, en le feuilletant, les progrès que vous aurez faits ; on pourra les mesurer d’un coup d’œil en comparant les dernières pages aux premières ; on verra si vous avez mérité de passer du cours élémentaire au cours moyen, et de celui-là au cours supérieur.
Ces devoirs mensuels ainsi réunis, ne fourniront ensemble qu’un bien petit volume. Cependant, il seront en quelque sorte, le résumé de toute votre enfance, l’histoire sommaire de vos six ou sept années d’études.
Vous serez heureux d’emporter ce souvenir de votre école le jour où vous en sortirez pour n’y plus revenir. Vous garderez soigneusement ce modeste recueil, qui témoignera devant vous-même et devant tous, ce que vous avez été dans votre jeune âge.
Enfant ! Faites en sorte de pouvoir un jour regarder cet abrégé de votre vie scolaire sans avoir à en rougir. Il n’est pas indispensable pour cela que vous soyez un des premiers élèves de votre classe ; l’avantage de ce cahier c’est précisément qu’il n’a pas pour but de vous comparer avec vos camarades, mais de vous comparer successivement vous-même avec vous-même. Il ne s’agit pas de montrer si vous êtes plus intelligent, plus habile, plus instruit que tel autre élève, mais bien de montrer chaque mois si vous êtes plus habile, plus instruit que vous ne l’étiez quelque temps auparavant, si vous avez tâché de valoir mieux aujourd’hui qu’hier, si vous tâcherez de valoir mieux encore demain qu’aujourd’hui.
Appliquez-vous, enfant ! Le cahier est là sous vos yeux, encore tout blanc, prêt à recevoir tout ce que vous saurez y mettre de bon, tout ce qui peut vous faire honneur et, en même temps, faire plaisir à vos parents et à vos maîtres : de belles pages d’écriture, de bonnes dictées, des devoirs soignés d’histoire, de géographie, de calcul. Appliquez-vous dès les premières pages ; si celles-là sont remplies à votre satisfaction, vous voudrez que les suivantes le soient mieux encore.
Faites toujours des efforts, afin de faire toujours des progrès : c’est la loi de l’école parce que c’est la loi de la vie ; les hommes y sont soumis tout comme les enfants. Ce cahier vous aidera peut-être à vous le rappeler en vous invitant à vous examiner vous-même plus fréquemment.
Enfant, songez encore à ceci : on ne travaille pas pour soi seul en ce monde, on travaille aussi pour les autres. Les petits enfants eux-mêmes, sans y penser, travaillent pour leur pays. Car les bons écoliers forment les bons citoyens. Si vous employez bien vos jeunes années, si vous profitez sérieusement de tous les moyens d’instruction que la République prend soin d’offrir à tous ses enfants, vous pourrez rendre un jour à la patrie ce que la patrie fait aujourd’hui pour vous. La France a besoin de travailleurs et de gens de bien ; vous serez un de ceux-là si vous vous y préparez dès maintenant. Ne perdez pas votre temps, vous n’en avez pas le droit ; le paresseux fait du tort à lui-même, mais il fait surtout tort à son pays.
Si vous traversez quelque moment de faiblesse et de découragement, enfant, ne vous laissez pas abattre et pour reprendre courage dites-vous tout bas à vous-même : « Non je ne veux pas être un inutile sur la terre, un ingrat envers ma famille, un ingrat envers la France. Je veux travailler, je veux devenir meilleur, non pas seulement parce qu’ c’est MON INTÉRÊT, mais parce que c’est MON DEVOIR. »
J’ai hésité à publier ce texte dans son intégralité, cinquante-cinq ans plus tard, craignant qu’il paraisse trop long à des lecteurs trop pressés. Mais à bien y réfléchir, cette longueur, avec tout son développement, expose des idées qui mériteraient d’être remises au goût du jour. Et même, on y retrouve des mots aujourd’hui inaudibles, écrasés qu’ils sont entre les barrissements syndicalisés du mammouth et les délires de ses cornacs.
C’était un temps où l’instituteur, M. Doste, malade, souffrant, presque immobilisé, oubliait son arrêt médical pour venir faire sa classe… son devoir à lui. Qu’il en soit remercié.
Donc, du discours, oublions la crainte de la longueur. Craignons surtout qu’il soit devenu incompréhensible. C’est vrai, nous sommes en Hollandie. Dommage !