ISLAM : DIFFERENCES ET CONVERGENCES (suite VI)

Nous poursuivons la reprise des commentaires sur l’islam de Claude Henrion sur son blog, intitulé “Comprendre demain” sur Tumblr.

Kobané se meurt… Ces seuls mots demandent une prière intense, en pensant à des populations martyrisées… Au delà de l’horreur, quels remèdes trouver pour une maladie (”une situation”, disent  ceux qui continuent à privilégier ”le poids des mots par rapport au choc des photos ”) dont il serait interdit de parler en des termes autres que ceux (faux et mensongers) officiellement utilisés par des faiseurs d’opinion qui ont un manque total d’objectivité devant cet Islam dont toutes les composantes frappent à notre porte… qu’elles voudraient bien forcer une fois pour toutes. Est-il encore temps d’essayer une autre approche, de reprendre à zéro ?

 L’islam se dit et se veut provenir directement de la Parole Céleste, sans intercession, ce qui supprime toute possibilité théorique d’intermédiation et se satisfait donc de l’absence de toute autorité centralisée d’essence humaine. Cette absence va paradoxalement rendre impossible toute évolution : aucune autorité pour réprouver une interprétation ”erronée”, et par conséquent, aucune autorité non plus pour décider qu’une évolution serait ”conforme” ! Nous nous trouvons ici en présence d’un phénomène sémantique étrange : au nom de l’interdiction de commenter la parole d’Allah, tous les commentaires et toutes les interprétations sont permises, pourvu qu’ils aillent dans le sens d’une maximisation unidirectionnelle vers l’intolérance et l’intégrisme, sauf de rares cas où toute limite tolérable ayant été dépassée, la religion est obligée de s’effacer devant la simple humanité… Nous l’avons vérifié il y a peu de temps, à propos d’actes odieux commis ”Not in my name”… (= pas en mon nom.. Mais alors, au nom de qui ?).

 Bien évidemment, les lois comportementales qui régissent tous les groupes humains vont s’appliquer à tous ces fidèles, même s’ils s’en défendent : la nature ayant horreur du vide, l’absence d’autorité officielle formelle génère aussitôt un certain nombre d’autorités officieuses parallèles qui ne peuvent qu’entraîner une prolifération d’idées fusant tous azimuts. C’est l’organisation systématique d’une l’absence de système qui devient système, si on me permet cette formulation : cette règle bien connue, développement inévitable, remet toute possibilité d’évolution entre les mains de qui est assez structuré ou audacieux pour imposer sa loi.

 La loi islamique, parole d’Allah dans le Coran est donc la référence unique et universelle. Même amendée et expliquée par les hadiths (officiellement paroles du Prophète Mahomet –en fait provenant souvent d’autres sources), elle est réputée unique et intangible, bien qu’elle soit, dans la réalité, largement interprétée, notamment par des ”docteurs de la Loi”, les oulémas. Elle touche à tous les aspects de la vie,  des grands aux plus petits détails de la vie quotidienne. Par exemple, meurtre, vol ou adultère sont passibles de peines préétablies, de même que sont prévus le statut de la femme et des enfants, le traitement légal du mariage, du remariage, de l’héritage,  du prêt d’argent (le prêt à intérêt est en principe interdit) comme le sont aussi les règles régissant la prière, la charité… ou les traitements codifiés mais peu enviables réservés aux infidèles, aux renégats, aux apostats.

 Tout un système de fiqhs, de qadis, de muftis et d’imams, autant hommes de loi qu’hommes de foi, est là pour résoudre les litiges éventuels, en sachant que, contrairement à l’Alim (le singulier du pluriel Ouléma, plus connu), l’imam n’est pas un prêtre mais un ”membre qualifié” (?) de la communauté qui conduit la prière. Les muezzins, qui grimpaient plusieurs fois par jour en haut des minarets pour l’Adhan (l’appel à la prière) et ont été peu à peu remplacés par de puissants muezzins électroniques bien plus sonores mais bien moins sympathiques, n’étaient pas non plus des prêtres au sens où peuvent l’être les Mollahs Chi’ites. Car un dernier point rend un peu plus opaque ce qui l’est déjà à peu près totalement aux yeux d’Occidentaux : tout ce qui précède ne s’applique qu’aux seuls croyants de confession Sunnite, mais ne s’applique pas du tout aux Chi’ites qui ont toute une hiérarchie de clergés allant des mollahs aux imams (marjaa-e taqlid, réputés descendants du Prophète), hodjatoleslam et sayyed… dans un grand déploiement de robes et de turbans de couleurs variées mais très convenues, et dans un frissonnement plus grand encore de barbes beaucoup plus anarchiques…

 Un point particulier mérite l’attention : un critère spécifique d’universalité singularise cette religion, face aux autres monothéismes et à tous les autres systèmes d’organisation sociale : la langue arabe est déclarée ”langage de Dieu”, celle qui aurait été parlée ( sic ! ) par Adam, Abraham et Jésus. Nous ne sommes donc plus devant une ”religion”, mais devant un ”système holiste”, ensemble considéré comme sacré qui est fait de ”religion + langue + système politique”, ce qui est unique et s’oppose donc frontalement à toute autre vision du monde..

 Les disputes médiatisées entre ceux pour qui l’Islam est soluble dans la démocratie et ceux qui tiennent d’un avis opposé sont donc totalement hors sujet. On peut tout au plus remarquer que si la réponse avait été ”oui”, cela se serait su, et il y aurait au moins un seul pays arabe (ou musulman) où un régime démocratique sans bémols serait devenu un modèle à suivre. Seule, la Turquie de Mustapha Kémal a essayé… et elle est revenue à un radicalisme qui s’accentue chaque jour davantage. Le problème posé se situe bien en dehors de cette problématique, et c’est le mot ”confrontations” qui semble devoir s’imposer, hélas !

( A suivre …).

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MACROSTRUCTURES DU POUVOIR, NATURE HUMAINE ET VENDANGES DE SANG (2)

En conlusion N.-B. Barbe expose d’abord les mécanismes par lesquels « les dictatures actuelles opèrent en opposant l’idéologie du génocide par elles subies […] pour cacher et dialectiser les génocides par elles produits. »

Il cite essentiellement mais non exclusivement « trois axes centraux […] trois exemples paradigmatiques, historiquement et politiquement liés, considérés comme eux-mêmes le disent, comme unifiés, et qui sont les modèles ortéguiste nicaraguayen, castriste cubain et chaviste (et néo-chaviste) vénézuélien. »

« En premier lieu, l’idéologisation qui impose d’un côté le modèle du révolutionnaire comme symbole du David contre Goliath, du citoyen contre l’État injuste ou vendu, […] et de l’autre, l’assimilation paradoxale de toute manifestation contre le gouvernement […] comme l’expression d’une trahison idéologique, d’un “apatridisme”, d’une action de “déstabilisation” contre le “peuple“, qui est dit être identique au gouvernement.

En second lieu, l’apologie à grands cris d’un modèle revendiqué comme marxiste, basé sur l’égalité absolue entre tous (dont la conséquence pratique, par exemple dans l’enseignement, est un processus de nivellement par le bas), et dont la preuve, du moins présentée par la propagande de gouvernement, est à son tour, de trois types : […] :

  • la manifestation permanente du “peuple” dans les rues, pour un oui ou pour un non

  • l’organisation en forme de coopératives d’État,

  • la pyramide organisationnelle du pouvoir, tellement centralisé que rien ne peut se faire sans l’approbation du chef (malgré la création de structures – conseils ou autres dénominations – censées promouvoir un pouvoir citoyen.

En troisième lieu, comme conclusion logique de ce qui précède, l’élaboration d’un gouvernement autoritaire, qui n’existe que par le chantage, la peur, la violence.

Pour nous, spécifiquement Français, habitués à errer sans lumière dans tout ce qui n’est pas hexagonal, les exemples cités par Barbe (volontairement réduits dans ce compte-rendu) semblent purement théoriques. Hormis quelques slogans mécaniquement et sporadiquement relancés, la réalité latino-américaine s’estompe.

Barbe nous ramène donc à des interrogations plus proches (ou qui devraient l’être) de notre réalité.

« […] Quelles sont les similitudes avec ce que Barthes appelait, s’agissant de nos gouvernements dits démocratiques, nos “dictatures molles“, où s’opèrent, comme des mouvements tectoniques sous-jacents mais permanents, les mêmes phénomènes : d’utilisation de la force armée contre les manifestants […] ; d’imposition par une minorité s’enrichissant au pouvoir de la misère généralisée pour l’ensemble des grandes masses […] de systèmes électoraux fermés où ce sont les mêmes qui peuvent se présenter (en France, il faut obtenir la signature de 500 maires pour pouvoir se présenter aux élections présidentielles) ; où le dictateur et le riche sont rarement jugés […] mais où le pauvre est considéré coupable car il est justiciable a priori […] mais où à la fois les règlements de comptes entre politiciens affaiblissent les structures d’indépendances du système judiciaire […] où finalement la vérité doit, comme au temps du goulag, être cachée lorsque la Raison d’État s’impose sans qu’on sache bien pourquoi à la raison tout court. »

Ici encore, les exemples de Barbe ont été omis, pour faciliter autant la lecture immédiate que la réflexion personnelle : que chacun veuille bien oublier les derniers résultats du foot ou du Loto, et se remémorer quelques faits récents de notre histoire proche !

Peu à peu, Barbe « enfonce le clou» :

« On voit donc, à travers cette réflexion, comment les dictatures en gestation, avec leurs génocides non reconnus (à partir de combien de torturés, de morts, de prisonniers politiques, existe-t-il un état de dictature? […], nous offrent une voie d’accès à une question plus grave et importante encore: les limites de la démocratie réelle dans nos sociétés apparemment non dictatoriales. »

Il ne reste plus à Barbe qu’à tirer ses conclusions générales sur la relation État-Nation, et sur la méthodologie de la dictature :

  • « 1. Le principe, développé par les États-Nations naissant au XIXe siècle de l’unité dans la diversité, […] de soumission des régions comme simple partie d’ensembles plus grands […] créés arbitrairement), d’où l’imposition d’une unique langue, “véhiculaire” et non “vernaculaire” […]

  • 2. L’affirmation que l’élection (ponctuelle, par définition, puisqu’elle n’arrive qu’une fois chaque quatre, cinq ou sept ans) impliquerait que toute décision du gouvernement élu serait, par l’élection préalable dudit gouvernement, implicitement approuvée par le peuple, même s’il n’avait jamais été auparavant consulté sur le sujet.

  • 3. Cette idéologie du “si vous m’avez élu c’est que je peux tout faire”, [qui] provient de la prédisposition mégalomane de nos gouvernants à se considérer comme de petits rois démocratiques (c’est-à-dire des tyrans absolus de temps déterminé); raison pour laquelle il nous imposent un ordre lié à une sur-conscience de leur être et de leur pouvoir, et un mépris parfait de nous qui les faisons. »

Que l’on connaisse ou non les exemples pris par N.-B. Barbe pour démasquer dictatures et génocides, l’important est de comprendre qu’un chemin de réflexion nous est montré. Bien sûr, le cas de la Vendée est emblématique, non seulement par les faits historiques, mais par les tentatives persistantes de les nier. On peut – je pense que l’on doit – accepter que cette persistance spécifique de la négation ajoute un critère a posteriori à la définition des génocides, et donc, des nouveaux génocidaires.

Mais, pour que l’arbre du génocide ne cache pas la forêt de la dictature, Barbe nous enseigne aussi à débusquer les formes dictatoriales de la démocratie confisquée. Une révolution copernicienne spécifique de cette forme de pouvoir est certainement nécessaire.

(fin du compte-rendu de la communication de N.-B. Barbe destinée au congrès de Vouvant sur les génocides, septembre 2014, organisé sous l’égide du Pr. J.-M. Grassin).

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MACROSTRUCTURES DU POUVOIR, NATURE HUMAINE ET VENDANGES DE SANG (1)

Norbert-Bertrand Barbe a écrit une communication destinée au congrès de Vouvant sur les génocides. Son titre : « Macrostructures du pouvoir, nature humaine et vendanges de sang. » En voici un premier résumé, qui traduit le double regard de l’artiste et du philosophe saisissant « les causes logiques (idéologiques, culturelles, fonctionnelles à l’intérieur de la structure étatique) qui provoquent, en général, les massacres de populations par leurs propres États. »

Barbe pose que « cette question est présentée ici par le biais du cas vendéen, névralgique de tout état de lieux de la question du génocide. »

Il s’oppose d’entrée à l’historien Thimoty Tacket i pour qui «La vendée fut une guerre civile tragique avec des horreurs incessantes commises de part et d’autre, inaugurées, en fait par les rebelles eux-mêmes. »

À ce sujet, le Pr Grassin commente d’un humour noir : « Au fond, ils l’ont bien cherché; c’est eux qui ont commencé. » Voilà une bonne façon de recadrer l’approche de Tacket : un jugement de cour d’école par un surveillant dépassé.

Mais revenons au fond.

« Le terme génocide (d’usage assez courant) est un néologisme formé en 1944 par Raphael Lemkin, professeur de droit américain d’origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, naissance, genre, espèce, et du suffixe cide, qui vient du terme latin caedere, tuer, massacrer.

Génocide a ouvert la voie à une définition légale, ainsi qu’au terme dérivé démocide (démo pour peuple) créé par R. J. Rummel (spécialiste de science politique), démocide que Barbe considère plus comme une spécification que comme une ampliation du génocide.

« En effet, alors que le génocide est le meurtre en masse, le démocide est l’ensemble des actions qui, directement ou indirectement, provoquent le massacre par une entité supérieure, en pouvoir ou en nombre d’une autre, minoritaire. »

Ayant ainsi déblayé la route, Barbe en pose la communication avec les voies de l’eugénisme terme créé par le scientifique anglais Francis Galton en 1883.

Alors que ce mot semble ramener inexorablement au régime nazi et à ses lois eugéniques, Barbe rappelle que de 1907 à 1972, de nombreux États américains ou européens ont appliqué des lois eugéniques avec stérilisation forcée. Il rappelle aussi les nombreux conflits ethniques (dont celui du Rwanda) qui, indépendamment de leurs formes et leur importance numérique, utilisent toutes les méthodes d’écrasement génétique.

Et bien naturellement, qui dit eugénique pose intuitivement la notion du meilleur génome, ou, avant l’apparition de cet outil scientifique, du meilleur groupe, auto-distingué et distinguant par des critères de ségrégationnisme, lesquels évoluent dans le domaine transcendant de l’élection sanctificatrice, et sinon dans les autres champs de l’immanence, autrement dit, des champs religieux aux laïques.

Dans celui du politique, Barbe donne de nombreux exemples provenant de tous les continents, dégageant les critères suivants :

  • L’idée de l’irremplaçabilité du dictateur

  • L’idée, parallèle [d’un] déviationisme, dangereux doublement : par la voie idéologique, puisqu’il pervertit, et par le biais politique, car […] l’État totalitaire vit toujours sur l’idée de l’imminence de l’état de siège.

  • Une modélisation qui inverse les rôles respectifs de l’État (le gouvernement) et de la nation (le peuple) […] rendant possible l’affirmation que le peuple peut être ennemi de soi-même, et le dictateur protecteur de ce qu’il n’est pas, mais de ce avec quoi il s’identifie arbitrairement, et faussement. Dit plus clairement, si l’État est le peuple, toutes ses décisions sont validées d’avance, par cette identité, et les membres de la Nation qui s’y opposent, sont rejetés » […]. »

L’explication politique descend alors vers le bon peuple par l’intermédiaire journalistique poussé par bâton ou par carotte, par condamnations ou par rachats, à divulguer « la dichotomie entre une force bénéfique absolue (Dieu, l’État) et ses déviations négatives (le Diable, l’opposant). […] »

Mais Barbe pose aussi la question de l’utilité, des aides et des usages.

« Évidemment, cette dichotomie n’est possible qu’une fois créée la hiérarchie antérieurement évoquée : l’État comme indispensable parangon de la Nation, la collectivité comme supérieure à l’individu.

» Pour cela sans doute, les intellectuels, toujours prêts à renforcer l’idéologie dominante, ont-ils dédié beaucoup de leur pensée à rappeler les méchancetés de l’âme individuelle, en reprenant l’idéologie religieuse des beautés de l’abandon à l’État (Kennedy) ou au parti (Staline, affiches du “bon sandiniste” du régime ortéguiste en 2014), d’origine religieuse (l’ascète, le moine, le curé sans salaire propre). Nous le disent Bouddha et le Christ, il faut abandonner tout désir.

» Ce total dévouement correspond, en temps de guerre, à l’utilisation absurde […] des hommes comme chair à canon.

» En temps de paix, ce sont les soumissions permanentes du droit individuel à la raison d’État, des individus face à la justice d’État.

À l’inverse, mais similairement, c’est aussi, dans le régime même du dictateur, l’élimination des anciens comparses, pour asseoir le pouvoir.

» Le problème de la permanence au pouvoir est que celui qui y prétend doit créer toutes les conditions pour imposer cette immutabilité sienne, et, dans ce processus, il doit obligatoirement acheter et pervertir les différents organes du système, le rendant instable et le remplissant d’insécurité. C’est, […] comme lors des élections Même s’il respecte les règles apparentes du jeu démocratique […] cela ne prouve au fond rien. »

Il reste cependant un champ au moins aussi complexe : celui de la culpabilité collective

« La question devient alors pourquoi et comment la dictature opère, pour que puissent exister des génocides.

» La réponse, même si l’on n’aime pas l’entendre, est aussi simple et bête que la question.

» L’humanité est méchante » , ou tout au moins attirée par les drames spectaculaires (autrefois aux jeux du cirque, aujourd’hui devant un accident de la route).

« Le dictateur seul n’est rien d’autre qu’un imbécile, qu’un fou de plus, dans son monde imaginaire, dans son asile.

» Mais le problème, comme disait Gandhi, ce sont les millions qui le suivent, et le font ce qu’il devient : un géant néfaste.

» L’eugénisme n’est pas le fait d’un intellectuel, l’holocauste n’est pas le fait d’Hitler, le massacre palestinien, les grandes purges staliniennes, tout cela demande de l’organisation, de l’attention aux détails, de la systématicité, que seul un ensemble de personnes peuvent favoriser.

» Ce sont les Mères-Patrie du III Reich étudiées par Claudia Koonz, les flagelleuses de la Révolution française, qui aimaient tremper leur mouchoir dans le sang des guillotinés.

(à suivre)

i http://en.wikipedia.org/wiki/Genocides_in_history#France

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L’ISLAM, CE N’EST PAS ÇA (suite V)

 La chute annoncée de la ville kurde de Kobané (c’est une question de jours, voire d’heures, sauf retournement réel des Turcs, pas encore en vue) met en lumière la réaction de la Turquie, que des gribouilles continuent à vouloir intégrer dans la zone ”Europe”…  Mais cet État longtemps ami se cherche désormais entre l’islam et l’islamisme : non content de faire attendre au delà du raisonnable les pauvres ”Pechmergas” luttant avec des lance-pierres contre les 150 ou 200 chars d’un ”émirat” (sic !) sanguinaire et fou furieux, il massacre dans ses rues les manifestants qui implorent son aide… L’Islam est vraiment difficile à  comprendre.

 Ce qui est grave aujourd’hui, ce n’est pas tant le face-à-face entre deux religions dont l’une dénie à l’autre tout droit à l’existence : cela fait partie des souvenirs de l’humanité, ”mon totem va manger ton totem”… ou, plus récemment, et tout près de nous, dans l’espace et le temps : ”mon aigle va plumer ton coq”… Notre mémoire est remplie de souvenirs proches de celui-là, et on appelle parfois cela  l’Histoire !

 Ce qui rend la situation pratiquement insoluble de nos jours, c’est qu’une caste s’est arrogé le droit de décider de quels sujets les peuples ont le droit de parler, et en quels termes ! Or il se trouve, pour notre plus grand malheur, que cette camarilla d’ayatollahs de la bien-pensance est peuplée, en France surtout, de cuistres dont l’inculture est absolue dans les matières sur lesquelles ils prétendent pontifier et pérorer (dans le cas présent : une non-connaissance caricaturale du fait religieux en tant que tel, qu’ils nient jusque dans son essence, mais dont ils parlent et déparlent). Ils nous condamnent donc, devant les petits écrans qu’ils ont colonisés, à écouter pendant des heures des gens qui n’ont pas la moindre idée de ce dont ils discutent, déclarer et répéter, jusqu’à satiété et avec des airs componctueux : « L’islam, ça n’est pas ça … ». Ou, plus invraisemblable encore : « Il ne saurait y avoir de continuum (sic !) entre la tendance Daech et le vrai Islam … »…  Sur quoi se fondent-ils/elles, sur quels arguments, quels documents, quels faits ? Ces questions ne font pas partie de leur logiciel : pour la réponse, il faudra attendre une mise à jour… qui ne viendra jamais, et pour cause ! Elle n’est pas au programme.

 La vérité est simple : les membres du Daech se recommandent de l’islam, ont le Coran en bandoulière, la charia’a dans leurs fontes, et les mots du Prophète comme seule référence. Qui êtes-vous, ô censeurs du ”20 heures”, pour leur dénier le seul titre auquel ils prétendent ? Avez-vous remarqué que les vrais ”croyants”, eux, ne s’exposent jamais à ce genre d’affirmations qui sont risquées au point d’en être des contre-vérités ? Quelques uns proclament que ces horreurs monstrueuses ne sauraient être faites en leur nom personnel (Not in my name) mais leurs enfants, pour certains, ne pensent qu’à aller rejoindre les fauves en liberté… qu’ils perçoivent comme des néo-romantiques de l’extrême. Alors… si vous pensez, ô cuistres péremptoires, qu’ils ne sont pas de vrais musulmans, vous qui osez clamer que l’islam — dont vous ignorez tout — ce n’est pas un ”ça” (que vous seriez bien en peine de définir), il faudrait que vous alliez le leur dire (sur place pour gagner du temps). Je serai là, à votre retour, pour entendre le récit de vos échanges d’arguments : je ne doute pas que vous les convainquiez, tant vous êtes sûrs de vous. Le monde et la paix ont besoin de vous, vous ne pouvez vous dérober !

 À votre place, cependant, je m’inquiéterais d’un fait très déstabilisant : les vrais musulmans eux-mêmes sont très éloignés les uns des autres sur une définition éventuelle de ce qu’est le véritable islam. On trouve en leur sein plusieurs rameaux, véritables sectes qui les divisent, les firqâs, qui croient chacune être dîn-al-haqq, la vraie foi.  Et c’est vous, au nom de votre inculture encyclopédique en matière religieuse, qui allez leur expliquer ce dont vous êtes bien incapables de comprendre la première nuance, et ce que, en plus, ils ne veulent pas entendre ?

 Vous feriez bien mieux d’appliquer votre trop plein d’énergie à essayer de comprendre cette phrase historique et en passe de devenir culte du général de Gaulle (citée par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle– Fayard, 1994) : ”Nous sommes un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne… Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont les Arabes, les Français sont les Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de Musulmans, qui demain seront peut-être vingt millions et après-demain quarante ?”    Je ne dis pas que ce n’est pas rude, comme analyse, ni que vos façons ringardes et dépassées de ne pas voir le monde tel qu’il est vont s’y retrouver facilement : de toutes manières, apprêtez-vous à laisser des plumes, entre ce que vous êtes prêts à comprendre et ce qui vous attend  ! Ce que je veux dire simplement, c’est que, à en juger par ce que l’on peut lire ou voir chaque jour dans la presse ou sur les écrans, cette analyse gaullienne est infiniment plus proche de la réalité que ne le seront jamais vos thèses amphigouriques.

 Il faut donc continuer ce voyage que nous avons entrepris pour avancer dans la compréhension de ce qui nous sépare et de ce qui pourrait éventuellement nous rapprocher, nos convergences et nos divergences avec l’Islam…  (à suivre)

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PARDON POUR UN GÉNOCIDE (2) ?

Pour enchaîner avec l’article précédent : « Peut-on pardonner au nom des autres ? ». C’est ici que l’écriture hausse le ton, que l’analyse spectrale cède devant la brûlure de la synthèse, promise à quiconque ose saisir ce flambeau.

Ah ! Qu’il serait confortable, arrivé à ce point, qu’une logique certaine, une déesse Raison renaissant de ses cendres et des ruisseaux de sang par elle et pour elle épandus, nous sauve du nouveau dilemme ! Enfin, au moins, qu’elle sauve les Rwandais rescapés ! Car, peut-être – sait-on jamais… – ont-ils de droit de parler avant les autres, dans ce cas. Et même ils pourraient, ils devraient, nous conseiller. Osons l’humour macabre ; ils ont payé le prix fort, ils peuvent nous conseiller.

Voici que revient à la charge la philosophie de la chair souffrante. Eugène Nshimiyimana tranche, ose les mots sur les faits :

« Mais que saura-t-on de ce qu’a ressenti la victime au moment où la vie lui fut arrachée ? Que saura-t-on de sa douleur qui puisse autoriser le pardon à sa place ? Le survivant peut pardonner pour l’absence des membres de la famille, mais saura-t-il, sans compromettre leur sommeil, pardonner pour la souffrance qu’ils ont endurée ? »

Nshimiyimana pourrait s’en tenir là sans que quiconque ne lui en tienne rigueur. Mais il est déjà parvenu si loin… Il lui faut maintenant mener un double débat.

Le premier est celui du pardon inconditionnel prôné par certains. Il faut bien reconnaître qu’explorer ce domaine ouvre la porte à bien des faiblesses, des dits automatiques sur le temps qui passe, ou autres approches un peu trop modales. En voici un panorama, recomposé à partir de réponses proposées par différents champs civilisationnels.

C’est la part du feu, pour les pompiers appelés en renfort. C’est le mal pour un bien, ici renversé, et tout hypothétique (inversion incantatoire sur laquelle il y aurait tant à écrire). C’est la blessure qui fortifie… Dieu que ces rescapés ont gagné en force ! C’est peut-être un nouvel automatisme d’expression, une forme de « morale bisounours » transfigurée par le drame sur lequel elle se développe… une expression obligatoire qui oserait ajouter au tribut des réprouvés sa version modernisée du classique « vae victis ! », éventuellement doublée d’un catégorique : « Pardonnez ! Il n’y a plus rien à voir ! »

Mais, au-delà du champ précédent que je définirais volontiers comme celui des faiblesses terrestres, il est un argument que Nshimiyimana n’ose pas élever, et on le comprend, tant il peut exposer à de plus amples blessures. En effet, il a écrit :

« Après la chute, Dieu établit […] la transgression d’Adam et Ève et conclut qu’il ne seyait pas que l’orgueil partageât sa demeure. La logique du mythe n’est pas tant dans la mise en évidence du courroux divin, de la faiblesse humaine ou du châtiment implacable de Dieu. Ce dont témoigne le mythe, c’est qu’on ne peut se mettre impunément à la place de Dieu. Or, c’est ce que fait le génocidaire. Il est un usurpateur. Il vole le pouvoir et l’autorité parce qu’il veut incarner la Loi. »

Si la Demeure ne doit laisser aucune place libre à l’orgueil, dont nous avons vu les ravages, si l’enfer est le lieu d’élection des impardonnables par Dieu, mais pardonnables par l’homme, alors… alors… parlons-nous de deux catégories de pardon, l’un humain, et l’autre divin ? Serions-nous capables a minima de dessiner les contours de celui fait à l’image du modèle ? Et, élargissant le débat à un humain créateur de pardon, comment le catégoriser ? Quelle place lui assigner dans la hiérarchie des comportements, des pensées, de l’Être ? Assiste-t-on à la naissance d’un nouvel orgueil ? Ou n’est-ce là qu’une version « rwandisée » de la mort de Dieu ?

Nshimiyimana n’a pas écrit ces dernières lignes. Mais comment les éviter, maintenant que nous avons suivi ses pas ?

On le voit, le domaine du pardon inconditionnel n’est pas des plus aisés à découvrir. Et encore, n’avons-nous fait que nous tenir sur ces bords, sans explorer la voie du « Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! »

C’est peut-être pour éviter d’affronter de telles difficultés que s’est développé le programme du pardon conditionnel :

« Au Rwanda, l’heure n’est plus à la réconciliation dont l’insuccès a couronné les dix dernières années. Elle est au pardon pour remettre la charrue derrière le bœuf. Le pardon demandé puisqu’il est déjà acquis. Demandez et l’on vous donnera ; frappez et l’on vous ouvrira. Tuez et l’on vous pardonnera. »

Lisons, relisons, et comprenons entre les lignes qu’au Rwanda, un espace trouble s’est glissé entre conciliation et réconciliation. Une forme de devoir politique s’est armée du mot pardon pour gagner une paix civile. Une transaction est en cours dans laquelle le pardon devient une monnaie d’échange, et, comme sur certaines places boursières, on ne reconnaît plus la fiabilité de l’offre ni de la demande, on a perdu de vue l’étalon initial, on ne sait plus qui fait quoi, ce qui est le début d’une nouvelle dérive que Nshimiyimana craint pour l’avenir :

« Il y a jusqu’à présent un malaise à dire, ce qui fait que le silence précède la mémoire et compromet tout élan vers le pardon parce que le crime ne connaît plus de responsable. En effet la mémoire du Génocide se dévoile dans la fragilité de son énonciation qui se meut dans la fracture de la société rwandaise où Hutu et Tutsi sont devenues des catégories silencieuses mais toujours vivantes. […] C’est qu’en fait la conscience ethnique reste encore vivante et que naturellement mémoire et histoire, discours et réalité “cohabitent mal ici” pour reprendre Nora: “Le pardon ne sera possible et le Génocide pleinement nommé que lorsque les Rwandais en arriveront à situer l’extermination des Tutsis dans la volonté du pouvoir et d’une population regroupés autour de l’entité ethnique hutu. Je ne peux pardonner un individu pour un crime commis au nom d’une ethnie que s’il endosse l’ethnie pour faire pardonner l’individu.” »

Nous devinons le danger à plus ou moins long terme des solutions politiques qui, voulant ménager chèvre et chou, préparent les sols dévastés et la ruine des troupeaux.

Nshimiyimana conclut :

« A-t-on besoin de pardonner pour vivre après un génocide ? Peut-on vivre sans pardonner ? La réponse dans les deux cas est oui. Mais le vivre ensemble est-il possible sans pardon après un génocide ? La réponse est encore une fois oui. Ce vivre ensemble, néanmoins, fonctionne sur des principes autres que ceux que le bon voisinage recommande. Si on ne peut prêcher une morale de l’indifférence sans être irresponsable, on ne peut, non plus, sans paraitre hypocrite, vivre ensemble en faisant comme si de rien n’était. »

Est-il besoin de dire que ce vivre ensemble intra-rwandais s’applique aussi à la relation franco-rwandaise ? Là-aussi, Nshimiyimana plaide pour une justice supérieure, épurée qui ose frapper aux portes les plus hautes : Onu, Église, France.

Nous qui avons survécu aux fumées noirâtres de la Cinquième République pouvons au moins l’accompagner dans sa démarche.

(Fin. Article élaboré à partir de la communication d’Eugène Nshimiyimana au congrès sur les génocides de  Vouvant, organisé en septembre 2014 sous la présidence du Pr Jean-Marie Grassin. Actes en préparation)

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