HOMMAGE À LOUISE FERBACH

 

Les hommages ne se rendent pas qu’aux défunts, j’espère ! Louise Ferbach à laquelle je veux rendre cet hommage n’a pas l’âge pour mourir, grand Dieu ! Elle est bien « vivante » ; elle n’a pas dix-sept ans. Elle est l’auteur – déjà – d’un roman, intitulé L’Autre, publié aux éditions Ill.

J’ai l’impression de pouvoir ajouter à la liste assez brève pour être impressionnante des noms illustres des plus jeunes prodiges de la littérature, Étienne de La Boétie, Arthur Rimbaud, Lautréamont, Raymond Radiguet, celui de la jeune fille : Louise Ferbach est à mon sens un écrivain authentique. Chacun est en droit de se demander : « Qu’écrire à 15 ans à peine (L’Autre a été écrit, alors que Louise était en seconde) quand on n’a pas vécu ? On écrit un roman d’adolescent… Que n’avons-nous gardé, nous autres, pauvres adultes, l’exaltation de cette période de notre vie !

 Deux maudits s’attirent tels des aimants noirs et s’aiment jusqu’à l’incandescence,  mais à la manière de la glace. Ces maudits vivent dans un désert – notre monde, quelque lycée en France – une passion brûlante, en souffrant, en faisant souffrir, en détruisant et en se détruisant. Ce sont deux créatures tragiques ; leur destin est annoncé, inéluctable, perdu.

 Qu’est-ce s’aimer quand on est maudit ? Question à laquelle répond Louise Ferbach avec une lucidité absolue. Il n’y a pas de vie sans passion, de passion sans souffrance. La passion est un brasier mortel où se précipitent, couverts de sang, un garçon et une fille dépassés par leur désir. L’Autre est un roman de l’extrême, une tragédie gothique où les adultes sont repoussés dans les ténèbres extérieures, pâles témoins impuissants de l’embrasement physique – et métaphysique – qui tourmente et consume les âmes damnées de Marie et d’Antonin. Les autres adolescents, eux aussi, peu à peu s’effacent pour laisser place au couple démesuré des tempêtes ravageuses. Oh, comme la passion exclut le monde !

 Antonin est en proie à un affreux dilemme. En quête de l’impossible fusion, Marie, dont le prénom est une antiphrase (après tout, dirait l’auteur, Marie est l’anagramme d’aimer), donne libre cours à un déchaînement de violence qui n’a d’égal que les tragédies antiques les plus glaçantes, je pense sans exagération aux Bacchantes d’Euripide. Le sacrifice est consommé sur l’autel de son désir inassouvi ! Les corps restent purs ; les héros restent vierges, incapables de consommer charnellement leur amour, ce qui n’est pas l’une des moindres originalités de ce roman admirable de déraison de Louise Ferbach.

 La pureté existe aussi en enfer, on peut y tomber vierge, semble nous dire l’auteur, dont l’héroïne,  jeune fille homicide, manipulatrice, exterminatrice pour qui ose s’opposer à l’empire de son désir inflammable, relègue le sombre Heathcliff des Hauts de Hurlevent (encore une femme auteur de ce chef-d’œuvre ! Émily Brontë),  au rang d’ange de miséricorde. « Prends garde à toi si tu m’aimes. Prends garde à toi si tu ne m’aimes pas ! » Non, il n’y a pas d’issue et c’est bien au pire qu’il faut s’attendre : à la damnation.  

  L’Autre, de Louise Ferbach, est plus qu’un roman, c’est une flamme littéraire, une torche poétique, à la fois, cri, hurlement et poème sulfureux, admirablement construit, magistralement écrit – prouesse qui,  aujourd’hui, mérite d’être soulignée – un texte incantatoire, aux refrains obsessionnels, aux énergies ténébreuses, au romantisme échevelé et tragique, aux thèmes récurrents.

C’est une allégorie de l’âme adolescente, un combustible qui ne connaît pas encore le mot concession.

Louise Ferbach a été mon élève.

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