PHILOSOPHES DE TOUS LES PAYS, VOUS ÊTES DÉJÀ UNIS

Dans un récent article du blog de Lettropolis, Christophe Biotteau, un auteur de Lettropolis qui explore avec un talent remarquable les faces sombres de la nature humaine – et au-delà – lançait un billet d’humeur né d’un article de Michel Onfray qui affirmait que :
« L’idéal pour qui voudrait être philosophe consisterait à se mettre plutôt aux leçons de la nature qu’à celles des philosophes qui, pour la plupart, pensent que le réel est moins important que les livres. »

Il serait incorrect de faire paraître un billet d’humeur sans citer le nom de l’auteur qui se trouve à sa source. Et il est intéressant de voir combien, ce nom, une fois révélé, occulte la réflexion approfondie que sous-tend et qu’aurait pu provoquer ce billet.

En fait, deux questions se posaient. L’une portant sur la primauté du réel ou de la philosophie professorale et livresque dans le développement d’un philosophe ; et l’autre, sur le caractère péremptoire de ses affirmations.

Je vois, sans forcer la pensée de Michel Onfray, que nous retrouvions là son opposition aux philosophes professionnels, disons plus nettement, ceux qui s’occupent de philosopher pour mieux occuper les médias, qui vivent de la philosophie mais ne la vivent pas.

Si ce positionnement draine un certain courant de sympathie (qui aime vraiment les faiseurs ?), il reste pourtant à double face. Que je sache, Onfray n’est pas persona non grata sur les étranges lucarnes, ni sur les ondes de France Culture et autres médias. Et de plus, comme le soulignent à l’envi les philosophes visés par M. Onfray, une recension de philosophes hédonistes ou eudémonistes ne suffit pas à créer un philosophe vivant sa philosophie. Bien au contraire, elle aurait tendance à ranger ce recenseur dans la catégorie qu’il dénonce.

Mais j’admettrais volontiers une critique portant sur la nécessaire recension avant une mise en pratique philosophique personnalisée et intensément vécue. En quelque sorte, connaître les anciens pour forger une opinion.

Je préférerais davantage, qu’avant de s’envoyer du « vrai philosophe » dans les naseaux, on veuille bien s’enquérir du fonctionnement intellectuel de ceux qui développent la discipline. Ne tentons pas d’en épuiser les quelque mille définitions possibles. Mais ne nous privons pas d’une réflexion qu’Arthur Koestler prête à l’un de ses personnages : « C’est un philosophe. Il est capable de prouver tout et son contraire. » En fait, prendre cette réflexion comme un tout restreindrait la philosophie à une simple école sophiste, ou au fonctionnement versatile de l’esprit humain, rationalisant toutes les envies, lubies et autres variantes.

Or, cela n’est pas le cas. Car le vrai philosophe ne ressemble en rien à l’image que voudraient nous faire gober les uns et les autres. Philosopher, ce n’est pas obtenir un brevet de sagesse ; pas plus que gagner une image de sage sans brevet. Disons plutôt que c’est décliner les trois chemins détaillés par Luc Ferry dans sa définition et rejoindre le portrait ironique qu’en fait Aristophane dans Les Nuées.

Éclairons cette approche. La caractéristique fondamentale de la philosophie philosophante, est l’éloignement des hommes, ainsi que des objets qu’ils construisent. Cette césure qui devient censure n’est pas en soi condamnable, à condition qu’on ne la masque pas dans le travail philosophique, autrement dit, qu’on ne nous fasse pas passer des vessies pour des lanternes… au sens propre, des bulles de pensée pour des éclairages universels.

Il n’est ni négligeable ni regrettable ni condamnable que le philosophe interroge le Clou suprême à chaque coup de marteau du charpentier. Pas inutile non plus qu’il interroge le dieu Pan – s’il vit encore – devant un gratouilleur de guitare faisant « la manche » à un coin de couloir de Métro.

Or, ces interrogations, multipliées et surmultipliées, l’éloignent chaque fois davantage de l’homme des hauteurs, de ses charpentes, du barré diabolique et de la partition originelle.

C’est ce que j’avance, bien entouré, entre autres, de deux soutiens d’importance.

Gaston Bachelard est le premier, qui écrivait :

« Mais un philosophe peut-il devenir psychologue? Peut-il plier son orgueil jusqu’à se contenter de la constatation des faits alors qu’il est entré, avec toutes les passions requises, dans le règne des valeurs ? i »

En une brève séquence, le conflit est posé entre « la constatation des faits » et « le règne des valeurs », entre le hic et nunc et la poursuite de l’horizon éternellement fuyant. En toile de fond, la psychologie, parente plus que pauvre, méprisée de la philosophie, et pourtant, pierre de touche de tous les comportements humains… y compris des préjugés des philosophes, si détachés de ces petites misères humaines se déclarent-ils ou se croient-ils.

De ce point de vue, pour en revenir à M. Onfray, c’est son athéisme professionnel et virulent qui se détache. Il fait bouillonner le chaudron, confrontant ceux qui jouissent d’apporter leurs petit bois et ceux qui refusent de s’y faire ébouillanter. Or, quand on lit sa biographie, quand on écoute ses maximes si fréquemment répétées sur les liens entre la pensée philosophique d’un personnage et sa propre destinée, on ne peut manquer de penser à la somme de conflits et de frustrations personnels qui lui font battre le briquet.

Mais là encore, rien de nouveau sous le soleil, à condition d’admettre et de développer le vieux principe de vie qui lie action préalable et réaction conséquente – une question étant de savoir jusqu’à quand la réaction conséquente se mue en action préalable. Autant dire que la philosophie mise en avant par M. Onfray me semble bien trop réactionnelle pour prendre valeur d’enracinement, au moins jusqu’à maintenant, et avant révision personnelle. Car il me semble que… mais ceci est une autre histoire.

Le second de mes soutiens est Paul Valéry qui, dans Léonard et les Philosophes ii, montre que le grand, l’immense Léonard de Vinci, ayant toutes les qualités requises, et au-delà, pour être considéré comme un grand philosophe, ne pouvait pas l’être par les vrais autoproclamés. En effet Léonard, prenait le monde à bras-le-corps, théorisant entre ses dessins et inventions, sautant d’un sujet à un autre, de La Joconde à la question de savoir de quel côté tombe un mur affaibli, sans jamais cesser de malaxer la matière humaine.

Il n’entrait pas dans l’ordre des questions tel qu’il est requis par la pratique des philosophes en titre. Paul Valéry précise :

« […] dans une tête philosophique […] on trouve […] le son fondamental d’une dépendance latente, quoique plus ou moins prochaine, entre toutes les pensées qu’elle contient, ou pourrait jamais contenir. La conscience de cette liaison profonde suggère et impose l’ordre ; et l’ordre des questions conduit nécessairement à une question mère, qui est celle de la connaissance. […] Le philosophe […] se voit invariablement entraîné à expliquer – c’est-à-dire à exprimer dans son système, qui est son ordre personnel de compréhension – l’activité humaine en général, dont la connaissance intellectuelle n’est en somme qu’une des modalités […] C’est ici un point critique de toute philosophie. »

Il s’ensuit que, rationalisant à l’extrême, passant d’une justification personnelle à une autre légitimation qui ne l’est pas moins, tout en croyant découvrir le monde, la pensée philosophique se restreint autour de son producteur. Retrouvons la pensée de Valéry, non dépourvue de charité intellectuelle, mais lucide, qui poursuit :

« Et c’est la commencement d’une sagesse en même temps que le crépuscule d’une philosophie. En vérité, l’existence des autres est toujours inquiétante pour le splendide égotisme d’un penseur. »

Et, retournant vers ceux qu’il a pourfendus, le voici qui leur offre une porte de sortie :

« Je crois que l’on naît philosophe, comme l’on naît sculpteur ou musicien ; et que ce don de la naissance, s’il prit jusqu’ici pour prétexte et pour thème la poursuite d’une certaine vérité ou réalité, peut à présent se fier à soi-même et ne plus tant poursuivre que créer. »

Alors, si nous revenions au débat dont les trois pôles sont la transmission, la nature, les livres ? Un débat dont nous venons de voir qu’il est biaisé dès qu’on le pose dans le champ particulier de la philosophie et de sa réduction au philosophe, tel que l’esprit européen l’a moulé, idéaliste et « chosophobe ».

Nous comprenons mieux la rapide mais profonde défense de Christophe Biotteau qui ne brûle ni Virgile ni les abeilles, qui revit avec Cicéron des moments de chagrin, et qui défend qu’on peut lire L’Art d’aimer, avant, pendant, après sa pratique, au rythme et à la liberté de la Providence.

Quant à moi, gardant les pieds sur terre, si je souhaite m’élever vers certaines hauteurs, je donne tous les philosophes du monde pour un nœud de Prussik bien fait.

i : Bachelard Gaston, La Poétique de la rêverie, PUF, Paris 2005.

ii : Valéry Paul, Léonard et les Philosophes, in Variété III, IV et V.

Cet article est dans la catégorie 2 La littérature s'interroge, Lettropolis transmet. Disponible sous permalien.

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