MAURICE… RAYON DE SOLEIL DANS UN MONDE DE BRUTES

ÎLE MAURICE

ÎLE MAURICE

RETOUR DE MAURICE

  Je vous avais prévenus : revenant de Maurice, ce Paradis terrestre, je n’aurais pas pu garder pour moi l’éblouissement que m’a offert cette île de rêve. Voici donc, comme promis, une brochure touristique sur l’Île Maurice. Comme notre santé est sûrement affectée par le spectacle que donne la sinistre bouffonnerie qu’est la politique française ces temps derniers, un rayon de soleil ne peut que faire du bien.

  Ah bien sûr ! Comme on n’a rien sans rien, le voyage est long, mais la lassitude est vite oubliée, tant le dépaysement est assuré… et dans le sens espéré.   Tout est vert, les champs de canne à sucre s’étendent à l’infini, drus, denses, impénétrables, mais soulignés et comme mis en scène par des arbres gigantesques, des fleurs multicolores, des tamarins (ou dit aussi tamariniers ou filaos) plutôt dans le nord de l’île, et des bananiers et des arbres du voyageur vers le sud (cette pseudo-norme étant très relative.). Les reliefs sont variés, souvent puissants : les volcans sont éteints mais encore jeunes, et ils éveillent l’imagination avec leurs formations inattendues, comme ce petit rocher tout rond qui est posé en équilibre depuis des siècles sur le piton le plus élevé de l’île : il est si drôle qu’on se prend à lui sourire !

  Et puis… la mer ! Bordée de sable très blanc et si doux sous les pieds (ô surprise : il ne colle pas à la peau ! Qu’il est gentil !), elle est partout, mais jamais la même : les lagunes délimitées par la barrière de corail choisissent pour vous séduire les couleurs les plus tendres, du blanc translucide au bleu cians ou aigue-marine et du vert-absinthe à l’opaline ou au “pers” inattendu… que souligne le ressac céruléen, qui rugit derrière la barrière…  Comme semés au hasard sur les grèves blondes, de noirs rochers de lave rude soulignent la clarté des sables qui les sertissent et les mettent en valeur. Mais comme tout, ici, veut concourir à la plus grande beauté, ils offrent, dès qu’ils sont dans l’eau, un cadre somptueux à des foules de poissons improbables… sauf aux requins que la barrière de corail tient à distance : ils ont appris que, de “notre” côté de cette muraille puissante, l’écosystème ne leur est plus favorable, et ils ont inscrit dans leurs gènes de s’arrêter là où on est si heureux sans eux… puisqu’ils ne trouveront rien qui arrive à satisfaire leur gloutonnerie.

  Après les terres et la mer… les gens. Très rassemblés derrière leur drapeau fait de bandes horizontales dont chacune représente une des religions pratiquées sur l’île (le touriste français se prend à rêver devant une telle ouverture d’esprit !), les hindous majoritaires, les catholiques, quelques protestants, les musulmans, mais aussi les bouddhistes et les tamouls se côtoient et se croisent, en cherchant à se gêner le moins possible : la jolie petite cloche du curé commence à tintinnabuler au moment où le muezzin de la mosquée qui jouxte l’église a terminé ses appels aux cinq prières… qu’il calcule lui-même en fonction des rites du ou des voisin(s)…

  À part les musulmans qui ne peuvent évidemment prier qu’en arabe, puisque c’est la langue que parle Allah (tout le monde sait ça !), tout ce petit monde prie et chante en créole mauricien, ce vieux français trituré et concassé à en devenir émouvant…  J’ai adoré, le dimanche, les entendre prier si intensément “Bondié” et “Zézu vré zom” (le bon Dieu et Jésus vrai homme), car ils tiennent à “gard lamp alime” (‘’garder la lampe allumée’’, bien sûr). Il faut dire que, à côté de cette langue vraiment “vernaculaire”, ils parlent un français et un anglais “véhiculaires” parfaits, maîtrise rythmée par l’égalité parfaite entre ces deux enseignements. Mais le français reste de loin “la” langue préférée, à cause de sa proximité avec le créole.

  Toutes ces races, si fières d’être “ouzot” (= “nous autres”… par différence non-hostile avec “zot” (les autres, dits “ban-la”… pources bandes-là” ! C’est joli, non ?) partagent une gentillesse innée : ils sont serviables, souriants, “sympa”, aimables, généreux (où, ailleurs, refuse-t-on un pourboire ?), travailleurs et aimant le travail bien fait. Le visiteur français s’étonne, surpris : ici, on bosse en souriant, on en rajoute un coup, on ne râle pas, l’administration est légère, peu normative et pas répressive : du coup, tout marche, et les gens sourient . On ne s’en lasse pas… et on déplore sincèrement, une fois revenus, qu’il n’en soit pas de même partout !

RETOUR DE MAURICE (SUITE)

  Si, pour notre malheur, les socialistes devaient gagner, en 2017 (ce qu’à Dieu ne plaise, mais un accident est si vite arrivé !), on pourrait s’y donner rendez-vous, amis lecteurs, pour nous mettre à l’abri : fuir l’enfer (fiscal, “mais pas que”) pour un vrai Paradis (pas que fiscal, lui) me semble être une merveilleuse perspective !

Claude Henrion est l’auteur de :

France, agir ou périr ?

France, agir ou périr ?

 

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BAPTÊME DU FEU

AVEC UN H-19 DU GH2 DE L'ALAT

AVEC UN H-19 DU GH2 DE L’ALAT

L’article présenté ici est extrait des souvenirs du
docteur Jean Massière sous le titre :

MÉDECIN EN HÉLICO, ALGÉRIE 1961

Il a été initialement mis en page par Pierre Jarrige à qui nous devons une extraordinaire documentation sur L’Histoire de l’aviation en Algérie (www.aviation-algerie.com).

JEAN MASSIÈRE

Jean Massière était médecin-aspirant appelé du contingent dans l’armée de l’Air au sein
d’un détachement d’hélicoptères de l’armée de l’Air basé à Batna, dans les Aurès.
Débarqué depuis peu, il a connu son baptême du feu le 9 février 1961, il en a gardé un
souvenir précis et inoubliable.
“Dieu a accordé au souvenir une soeur et lui a donné le nom d’espérance.”
Pour illustrer cette citation de Jean d’Ormesson, voici quelques souvenirs d’un médecin
convoyeur de l’armée de l’Air en Algérie en 1961 – La neige, le froid, la souffrance, le
sang, la solitude, seul…

LE TEMPLE BOUDDHISTE

Coup de téléphone à l’infirmerie. C’est mon tour d’évasan. Nous sommes toujours en alerte à trois minutes pour être rapidement sur le parking, prêts à embarquer, sans savoir où nous allons !
Je m’habille : combinaison et bottes du personnel navigant avec deux chargeurs, munitions pour mon pistolet. Je prends un sac à l’infirmerie avec le nécessaire à perfusions, les cocktails lytiques, Dolosal, Phénergan, Largactil ou Hydergine, syrettes de morphine et pansements multiples.
Je suis prêt et je cours vers l’appareil dont le rotor tourne déjà, le nombre de tours augmente quand l pilote me voit approcher. Je suis en retard, je jette le sac dans le cargo, je monte rapidement, tiré par le mécano, et me voici à plat-ventre sur le plancher. L’hélico est déjà sorti du périmètre de sécurité et roule sur la piste. C’est parti.
Je me lève, la porte du H-34 est toujours ouverte. On voit un autre équipage courir, armé, pistolets en holster… puis plus rien. Nous sommes au-dessus des montagnes, juste après Batna. Par routine, je demande au mécano la destination, histoire de détendre l’atmosphère, car la réponse est soit RX 3 ou YR 29. Aujourd’hui c’est c’est, selon le code, RX 26. Je ne suis pas plus avancé, ne sachant pas, au fond, où nous allons ni ce qui nous attend.
Déjà le H-34 réduit la vitesse, se pose dans une zone dégagée derrière une petite élévation de terre. Je saute, silence, personne. C’est toujours pareil ! Je m’avance au-dessus du talus et je vois, à gauche des buissons, des soldats couchés derrière. Ils appartiennent à un régiment de Hussards parachutistes. Le blessé est là, les yeux hagards, il me regarde, pas un mot, un peu de sang au niveau du cou. Je comprends pourquoi il est muet : une balle lui a traversé le larynx de part en part. Respiration stertoreuse, regard interrogatif, je ne peux rien faire si ce n’est de le transporter à l’hôpital de Batna. Je demande de l’aide pour le porter car il ne peut pas se lever. Personne ne veut m’aider ! On me fait comprendre qu’ils sont en opération et qu’il est impossible de quitter la position. Me voilà donc reparti vers l’hélico, au pas de course, pour aller chercher un brancard et l’aide du mécano. Celui-ci me suit en courant avec le brancard plié. De retour auprès du blessé, les paras me semblent interloqués de nous revoir. Le mécano, très coopératif, m’aide tandis que je sollicite deux paras pour nous épauler. Devant le silence complet des hommes, le mécano se met devant, moi derrière, et nous voilà partis vers le H-34.
Nous courons difficilement sous un beau soleil, dans un paysage magnifique de collines boisées. Je tente de synchroniser ma course sur celle du mécano mais il va vite. Je suis fatigué, rythmant ma respiration pour tenir le coup, j’ai l’impression de participer à une compétition sportive.
Tout d’un coup je suis tiré de mes pensées par des bruits bizarres me donnant l’impression d’être entré dans une temple bouddhiste, étant entouré de gongs harmonieux. Je pense avoir des hallucinations auditives. C’est sûrement le manque d’oxygène, n’ayant pas l’habitude de courir, surtout en altitude.
Je me retourne. Des claquements secs semblent se mêler à cette musique, pas désagréable, au contraire, et je pense que les paras doivent tirer et lancer des grenades pour nous couvrir. Des bruits sourds, plus lointains, se précisent. Nous courons toujours, tête basse pour voir où poser les pieds de peur de trébucher. Je redresse la tête et je regarde le mécano qui lève les pieds plus haut à chaque pas. J’ai compris ! Des touffes de terre tressautent autour de nous. Bon sang, on nous tire dessus ! Je ne vois rien que ces fumées de terre bien alignées en demi-cercle à notre gauche :
tantôt il s’éloigne, tantôt il se rapproche.
Les tirs sont maintenant très forts, réguliers et pourtant plus éloignés. Plus de gongs bouddhistes !
Parfois des bruits sourds. Les pales de l’hélico tournent derrière le talus. À notre arrivée, le rotor accélère. Nous voici jetés tous les trois dans l’appareil qui décolle.
Quinze minutes après, nous nous posons déjà à Batna. Sur le parking, l’ambulance attend. Transfert de blessé. Je me tourne et prends mon sac avant de descendre. C’est fini pour ce matin.
La main du mécano se pose lourdement sur mon épaule et me tire en arrière. Il vient d’apprendre par l’interphone qu’il y a un autre accrochage dans le coin. Nous voici de nouveau au-dessus dans les airs.

LA MORT ÉTAIT-ELLE LÀ PAR CETTE BELLE JOURNÉE ?

Je viens de terminer la première mission de la journée et je commence à réaliser que l’on s’est fait tirer dessus. Pas question de peur mais une interrogation plus ou moins consciente. La mort était-elle là par cette belle journée ? Le côté animal de mon corps l’avait ressentie bien avant que mon cerveau ait analysé la nouvelle situation dans laquelle je commençais à plonger.
Seconde mission : même scénario ou presque ! Le coin est plus montagneux et l’hélico se pose sur une petite zone plate parmi les rochers. Je distingue au fond d’un ravin étroit cinq paras et un blessé allongé sur le sol. C’est ma destination. Pâleur livide, blessé grave touché au ventre. Il a même réponse, plus précise cette fois-ci :
– Il y a cinq fells dans le coin. On ne peut pas lâcher la piste !
J’explique la gravité de la situation. D’évidence il faut faire vite. Tout le monde est d’accord. Je vais devant pour préparer la perfusion. Ils amènent le blessé, leur copain, avec beaucoup d’attention, d’une façon presque touchante. Me voici parti avec un peu d’avance, seul, dans le maquis.
Je cours et, instinctivement, pense à la précédente mission. Mais ce coup-là, je suis averti : il y a cinq fells dans le coin.
Ma course se fait sinueuse, contournant les arbustes et cherchant à troubler le tir éventuel d’un fell. J’engage une balle dans le canon de mon pistolet tout en courant. Serais-je ridicule ? Je pense que les fells rigolent, étant dans la ligne de mire des cinq fusils. Je suis foutu si derrière ce buisson il y en a un. Il va falloir que je tire dessus ? Et je pense :
– C’est le premier qui va tirer qui va gagner. Suis-je capable de tirer ?
L’hélico attend, les pales accélèrent à ma vue. Il ne faut pas traîner. Le mécano me regarde avec les yeux écarquillés. Je réalise qu’il m’a vu arriver, pistolet à la main et courant comme un homme ivre! Je prépare la perfusion, on décolle. Déjà Batna ! Posé sur le parking, ambulance, transfert…
Fini pour ce matin !
J’arrive à l’infirmerie, une baraque Fillod au long couloir noir. La chambre est au fond à gauche.
Petit rai de lumière sous la porte que j’ouvre. Mon lit est à gauche, juste devant lui, mon champ visuel se brouille, j’ai les jambes en coton et je tombe sur le matelas, de dos, bras en croix, jambes par terre. Je crois que j’ai eu très peur. Je suis flou, je regarde le plafond et je commence à me sentir bien. Plus rien n’existe que cette chambre et :
– Je suis en vie !
Le capitaine Jean-Jacques Prichonnet arrive. Il se veut autoritaire :
– Vous allez me faire le plaisir d’aller vous doucher. Vous avez l’air d’un boucher couvert de sang. Vous êtes ridicule.
Il n’a jamais su combien sa voix me parut paternelle et presque affectueuse, un peu comme celle d’une mère qui gronde son enfant. Me voilà donc douché. Il est environ midi, heure du repas au mess. J’ai la cravate, les pataugas sont propres. Rien à voir avec les activités de ce matin. C’est ça l’armée de l’Air ! Après les missions du matin, on se retrouve dans une ambiance presque feutrée.

GONFLÉ L’ASPIRANT !

À peine entré, arrive en combinaison de vol et blouson fourré, Claude Mercier, le pilote de l’hélicoptère armé Pirate qui nous accompagnait. C’est un grand garçon sympathique qui traîne une jambe, séquelle de blessure par balle, atteinte du nerf sciatique, au cours d’un héliportage. Il entre tout souriant et, avec un grand rire, déclare à l’entourage :
– Je n’aurais jamais cru qu’un appelé, et en plus médecin, pouvait courir si vite!
Puis il me dit :
– Je crois que tu peux m’offrir l’apéro!
Je m’exécute et, devant mon air étonné, il raconte :
– Nous avons décollé derrière vous avec le Pirate et vous filiez comme des lapins. Le PC Air nous avait donné pour mission de vous accompagner pour appui-feu, car ça bardait là-haut.
Lorsqu’on est arrivé, on t’a vu descendre de l’hélico et partir en courant. Nous avons pensé:
Gonflé l’aspirant !
Puis le copilote m’a dit :
– Peut-être qu’il n’est pas au courant. Merde ! On lui tire dessus. Tu as bien fait les choses en passant trois fois à leur nez. Il faut avouer qu’ils étaient patients et fins limiers car ils ont attendu que vous soyez freinés par le brancard avant de tirer. Ils étaient huit, appuyés sur le bord d’un oued avec les pistolets-mitrailleurs. Heureusement pour vous, car avec des fusils, c’eût été la catastrophe.
Ainsi je découvre la réalité : les gongs bouddhistes ? Des tirs des pistolets-mitrailleurs dont les balles s’écrasent sur les cailloux et se rapprochent de plus en plus. L’action du Pirate a obligé les fellaghas à se déplacer et à se coucher sur le dos pour lui tirer dessus, puis ils sont revenus pour nous aligner. La mitrailleuse de 12,7 mm de gauche de l’hélicoptère a tiré et fait mouche presque tout de suite, le tireur étant l’un des meilleurs de la base de La Reghaïa. Les fells sont alors partis en courant dans l’oued. La 12,7 mm a recommencé. Un fell, voyant la situation désespérée, est revenu pour nous tirer dessus. Mercier me précise :
– Celui-là t’en voulait particulièrement!
Le Pirate a fait un virage, il devait être très bas. Le tireur a changé de côté, venant à droite, il a pris le canon de 20 mm et a terminé l’action d’un obus dans la poitrine. Le dernier fell s’est volatilisé, projeté à plus de cinquante mètres.
Je suis abasourdi par le récit plus riche de détails. Je l’avais échappé belle. L’après-midi, Claude Mercier m’a présenté au tireur, un jeune blond les yeux rieurs. Je ne peux m’empêcher de penser que, pour moi, il a éliminé huit fells !
Pour le gouvernement de l’époque, ce n’était là que du maintien de l’ordre ! Pour l’appelé dans le djebel, c’était autre chose.

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LA MORT DE TZIGANOK

Qu’est-ce qu’un roman policier ? Question d’importance en littérature.

Bien des lecteurs autoproclamés « sérieux » délaissent ce genre, quand ils ne le méprisent pas. Heureusement, cette race de seigneurs de la lecture tend à diminuer. Il est possible que le roman policier soit un genre littéraire bien plus accompli que d’autres, et même le plus accompli de tous. Pourquoi et comment cela ? Parce qu’il y a meurtre, et que ce meurtre vaut pierre de touche d’âme.

Ce crime, réussi, mène à la mort de la victime, c’est-à-dire à l’insondable mystère de la vie, plus insondable encore en la fulgurance des derniers instants. Pourtant, si mystérieux, et même si tentateurs de connaissance soient ces derniers instants, ils ne cèdent en rien à la maturation du criminel. C’est ici que le genre roman policier se clive en ses variances. Elles débutent par les premières constatations policières, griffonnées ou tapées d’un doigt malhabile et d’un français malmené. Ici, il n’est point de roman, sinon en forme de squelette, de débris à accommoder en un plat plus digeste. Les auteurs cuisiniers feront le reste, avec plus ou moins de bonheur. Certains promettent frissons et sensations fortes, d’autres éveillent l’esprit de déduction des détectives en chambre, et, pour les uns comme pour les autres, c’est l’explication finale qui importe et emporte vers d’autres titres de la série.

Que des moments psychologiques soient inclus dans l’affaire ne nuit pas, tant qu’ils accompagnent l’interprétation des faits et aident à la découverte du coupable. Mais leur limite est bien vite atteinte, au moins dans les polars. Il est intéressant de constater combien la réduction de l’expression roman policier au mot polar est parlante. L’esprit du phénomène roman a disparu au profit de la découverte. Le magicien a dévoilé le truc, en attendant de vous en présenter un autre. D’ailleurs la réduction au polar correspond bien à la réduction de l’affaire une fois menée au pénal, si tant est que le crime raconté s’appuie sur des faits réels. Les approches psychologiques restent en surface de l’homme et se gardent bien de plonger en ses profondeurs. Mais qui le pourrait vraiment ?

Qui, sauf les grands romanciers du crime dont Dostoievski pourrait être l’archétype ? J’aurais pu reprendre les grands thèmes de Crime et Châtiment, ou des Frères Karamazov, entre autres. Cela sera pour un autre jour. Aujourd’hui, contentons-nous – si l’on peut dire – d’une énigme irrésolue : la mort de Tziganok.

Cela se passait à Nijni-Novgorod, à la fin du dix-neuvième siècle. Tziganok était un jeune ouvrier de la teinturerie Kachirine. C’était un enfant trouvé recueilli par la grand-mère Kachirine contre l’avis de son mari. Il avait grandi en force, en habilité, en débrouillardise. Voleur par amusement, mais bonne pâte, il détourne sur lui les coups de fouet du grand-père envers son petit-fils, le narrateur du récit, le petit Alexis Pechkov. Pourquoi le fait-il ? Par une sorte de tendresse envers cet enfant qu’il pourrait peut-être considérer comme son frère. Tziganok n’est pas un grand esprit mais une sorte de rêve l’habite : «  J’aimerais à avoir une belle voix ! Si Dieu m’avait donné une voix agréable, j’aurais chanté dix ans, quitte à me faire moine en expiation de mon bonheur. »

Alors, Tziganok va mourir. Un jour, les oncles Mikhaïl et Jacob, qui partagent la vie de la maisonnée, lui demandent de porter au cimetière une très lourde croix de chêne, sur la tombe de la femme de Jacob. Malgré sa force colossale, l’effort sera surhumain, la croix tombera sur Tziganok et le blessera à mort. Mais il n’était pas seul. Les oncles l’accompagnaient, se gardant bien de l’aider. «  Il est tombé et il a été écrasé ; il a reçu le coup dans le dos. Nous aurions été estropiés, nous aussi, si nous n’avions pas lâché la croix à temps… »

Lâché la croix à temps… quel aveu ! Peut-être… En tout cas, d’une façon ou d’une autre, le grand-père donne le ton :

« – Ah ! Je savais bien que vous ne pouviez pas le sentir… Ah ! Mon petit Tziganok… pauvre enfant ! Et que faire, hein ? Que faire, je te le demande ! Je ne suis plus maître de mes fils… Le Seigneur ne nous bénit pas dans nos vieux jours. Qu’en penses-tu, mère ? continua-t-il en s’adressant à l’aïeule.

Étalée sur le plancher, grand’mère tâtait le visage, la tête, la poitrine de Tziganok, lui soufflait sur les yeux et lui prenait les mains qu’elle pétrissait dans les siennes. Les trois cierges tombèrent quand elle se leva pesamment, toute noire dans sa robe noire. Les yeux dilatés, une expression terrifiante dans le regard, elle proféra à mi-voix :

 – Hors d’ici, maudits !

Et tout le monde, sauf le grand-père, quitta lentement la cuisine.

 Rien de saillant ne marqua les funérailles de l’ouvrier. »

L’esprit de la chose, nous le saurons par le contremaître Grégory qui tient à avertir le petit Alexis :

 « Ton oncle a battu sa femme jusqu’à ce qu’elle en soit morte ; il l’a torturée, et maintenant sa conscience le tourmente à son tour ; comprends-tu ? Il faut que tu comprennes tout, sinon tu es perdu… Il la battait peut-être parce qu’elle valait mieux que lui et qu’il en était jaloux. Les Kachirine, mon petit, n’aiment pas ce qui est bien ; ils sont jaloux de tout ce qui leur paraît honnête et sérieux, et comme ils ne peuvent accepter ce qui leur fait honte ou leur déplaît, ils le détruisent. »

Les Kachirine… oui, mais Caïn… vieille histoire. Les romans policiers tiennent à l’histoire du monde. L’homme et le crime, très vieille histoire, sans cesse renouvelée, insondable. Connaître, juger, punir, cela n’est rien, que pure logique, société en cours comme locomotive sur voie étroite. Mais l’homme… ses fulgurances… ses noirceurs… ?

Le petit Alexis Pechkov fera son chemin dans la vie. Il est plus connu sous le nom de Maxime Gorki. Les citations et l’histoire reprises en cet article sont extraites de la première partie de sa biographie : Ma vie d’enfant que je considère comme le plus terrible des romans policiers : la logique s’efface devant la noirceur des âmes. Nul vrai lecteur ne peut s’y lancer et en sortir indemne.

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Tirez sur le Panthéon

Il m’a toujours fait horreur.

Chaque fois qu’il encombrait mon horizon – et c’est arrivé fréquemment – mes prunelles s’allumaient des mêmes regards assassins, les mêmes insultes me venaient à l’esprit ; quoique non, j’en inventais de nouvelles. Le voir me fertilisait la dure-mère.

J’ai déménagé ; je ne le verrai plus.

Non, je ne te verrai plus, lourde masse prétentiarde, boursouflure protubérante, mensonge obèse, niaiserie colonnée, gros presse-papier farci de honte et de pourriture.

Toutefois, il me sera difficile de t’oublier.

D’oublier que, chaque fois que je suis passée rue Soufflot, j’ai du voir cet énorme tas de pierres bouffi, qu’on appelle Panthéon ; respirer les miasmes qu’il exsude par tous les pores de ses murs.

Déliquescence d’une France décadente qui, depuis deux siècles, ne cesse de s’enfoncer dans la boue, voilà ce qu’illustre – avec congruence – cette caillouteuse épaisseur.

Pour s’en convaincre, il suffit de reprendre, un à un, les épisodes du feuilleton panthéonesque :

C’est en 1764 que Louis XV[1] en pose la première pierre. Vingt ans plus tôt, tourmenté par une fièvre maligne, il avait fait le vœu d’ériger une église à sainte Geneviève[2] s’il était guéri.

Il le fut, hélas…

Cet édifice est à l’architecture ce que la chimère est à la zoologie ; il y a de tout, là-dedans : du gothique et du gréco-romain, du classique et du baroque.

Il n’y aura manqué que le cloître roman ; et c’est heureux.

Le Panthéon tient du lion par la tête, du mammouth par le poitrail – et son ventre est celui d’une hyène, cette bête au rire infernal qui nettoie la brousse en dévorant les bêtes crevées.

A l’intérieur, c’est immense, pompeux et froid. Le promeneur pose son regard sur des surfaces lisses semblables à de la sauce figée. Les hauts murs suintent d’un implacable ricanement silencieux. Visiteur, tu entres ici dans une de ces geôles du néant, d’où tout espoir est banni.

Sainte Geneviève jamais n’en a franchi le seuil.

C’est qu’en effet, la révolution, en grillant ce qui restait de la sainte, court-circuite le projet Louis-quinzien. La racaille au pouvoir récupère l’endroit pour en faire une nécropole des  grands hommes – grands hommes dont elle prendra elle-même la mesure, cela s’entend. Clochers et fenêtres sont supprimés, de manière à créer un cloaque humide et lugubre. Le Panthéon devient caveau, antre cyclopéen de la purulence, fosse stagnante, sentine putride et prodigieuse. Le Panthéon s’assombrit – image des ténèbres qui s’abattent sur la France.

Mirabeau en franchit les portes en 1791 – il est prestement évacué[3]… même salto arrière pour Le Peletier de Saint-Fargeau[4], et l’horrible Marat. Voilà une grande injustice : ils étaient pourtant assez crapules pour mériter les honneurs de la gueuse.

D’autres charognes républicaines – il n’en manquait pas – y prennent place : Cabanis, le médecin pour qui penser n’est que sentir, et Béguinot, le général, égorgeur des paysans de l’Escaut[5] ; le sanguinaire Carnot, ordonnateur du génocide vendéen, et Marceau, qui l’exécuta. Où seraient-ils plus à l’aise, pour pourrir, que dans ce délétère sous-sol… ? Perregaux leur tient compagnie, ce financier corrompu, espion, parfois, pour le compte des Anglais.

Grands hommes assurément ces politiciens et hommes de lettres, Fleurieu, Crétet, Papin et Resnier (Louis-Pantaléon) ? Sic transit gloria mundi [6]. Ils ont eu leur petite – toute petite- heure de gloire, et puis, à peine la faucheuse passée, les voilà projetés dans l’anonymat ; patronymes oubliés, que ronge l’incognito sous les ors de la daube gueusarde[7]

Napoléon, qui estime pouvoir manipuler à son profit les catholiques, rend à la ci-devant église son rôle cultuel, mais sans lui retirer son usage de morgue illustre, hybridation qui perdurera jusqu’en 1885.

Le cimetière descend alors à la cave – enfin, dans la crypte ; un escalier éléphantesque permet à la pestilence de remonter à la surface.

Si, au dehors, le fronton pontifie avec l’emphatique : aux grands hommes, la patrie reconnaissante, au dedans, c’est le grotesque qui triomphe, avec une fresque représentant l’apothéose de sainte Geneviève… en compagnie de  Napoléon…!

Pas pour longtemps car l’empire sombre dans le désastre de Waterloo[8], Louis XVIII, qui succède à l’empereur sur le trône, le remplace aussi sur la fresque. Consécration de l’église ; une croix supplante la dithyrambique inscription.

Va-t-on, à titre de représailles, expulser Voltaire ? Que non pas ! Facétieux, le podagre Bourbon exprime qu’il sera bien assez puni d’assister tous les jours à la messe !

Mais 1830 voit l’avènement du fils du régicide[9] ; il abandonne aux loges, qui l’ont juché sur le trône, le monument – qu’on appellera désormais Temple de la gloire. Est-ce la fin ? Non ; à peine laïcisé, il est derechef rendu au culte par la seconde république, dont le président est… Louis Napoléon. Promu empereur, ce carbonaro à moitié repenti, qui recherche les bonnes grâces de l’Église, y installe des chanoines !

Bis repetita… Comme le premier empire, le second est englouti dans une débâcle militaire : après Waterloo, Sedan. A Paris, qui a affreusement souffert du siège, la population se soulève et c’est la commune ! Les insurgés délogent les religieux du Panthéon et scient la croix du dôme. Revenue aux affaires peu après, la république achève l’œuvre des communards – qu’elle déporte ou fusille, l’ingrate ! – en dévouant le Panthéon au laïcisme. On bannit l’orgue qui rythmait et stimulait la décomposition des macchabées. Quelques coups de pinceau aux murs et les saints, retouchés, nous présentent les faces grimaçantes de Gambetta, Clémenceau, et autres bouffe-curés.

Là, je sens monter une houle de cris indignés : Marie Curie ! Jean Moulin ! André Malraux !

Sans oublier ceux – comme Guynemer[10] et Saint-Exupéry – dont seul le nom demeure, gravé en ces lieux, défiant l’amnésique marche des siècles.

Heureux Saint-Exupéry ! A jamais libre et libérée, son âme vogue dans la lumière, éternellement bercée par la houle et le vent. La mer immense est sa sépulture ; il n’a pas été englouti dans ce caveau à l’usage des rampants. Comme pour Guynemer, cet autre fou volant, seule une plaque, dans ce lugubre et glauque hypogée, rappelle son souvenir. Sans doute en rit-il, « Saint-Ex » qui écrivit : Il est nécessaire que l’humanité soit irriguée par le haut et que descende sur elle quelque chose comme un chant grégorien[11].

Hé oui… Je sais. La république est une putain ; une putain vérolée qui a contaminé l’Europe ; mais avec les siècles, elle a vieilli ; et elle a vieilli comme vieillissent les putains : en prenant de l’âge, elle a acquis de la respectabilité ! De mensonge en mensonge, elle a bien manipulé le peuple et il a oublié ses crimes ; elle a fait croire à sa légitimité. D’amnésie en amnistie, elle est devenue honorable. C’est une rombière liftée, qui fréquente les beaux quartiers et donne aux œuvres. Elle s’est offert des auteurs de talent, des serviteurs généreux, des savants de génie.

Ceux dont les dépouilles ont été descendues là, sans leur consentement, d’ailleurs, c’est au service de la France qu’ils ont œuvré. La république se les est annexés au prix de dissimulations abjectes. Auraient-ils acquiescé aux massacres de septembre ? Aux tanneries de peau humaine ? Aux pontons de Nantes ?

Parce que, quoi qu’on en dise, ces ruisseaux de sang, ces innocences sacrifiées, ces vies fracassées, cette cruauté rationalisée enfin, c’est l’acte de naissance de la république ; la férocité bestiale, la vulgarité haineuse, la friponnerie grossière c’est son identité première, drapée et dissimulée dans tout un cérémonial ronflant, renflé, guindé et sentencieux.

Alors… le Panthéon ?

Colonnes et bas-reliefs en marbre blanc, fresques fadasses farcies d’allégories bécasses, et volutes, et rondes-bosses, qui percent l’espace comme des pustules, rien n’a été épargné pour fabriquer là un étalon de l’art pompier, matérialisation visible, palpable, pisseuse et poisseuse de ce que Le stupide dix-neuvième siècle[12] a charrié de poncifs et d’idées fausses.

Le Panthéon ? C’est la palinodie architecturale, c’est l’embardée permanente entre les quarante rois qui en mille ans firent la France[13] et la république qui depuis deux siècles ne cesse de la défaire.

Archétype de l’impossible synthèse ; quand on s’obstine à donner une main au diable en croyant pouvoir tendre l’autre à Dieu, l’enfer vorace avale le tout !

La gueuse a toujours voulu péter trop haut !

[1] Louis XV (1710 -1774) roi de France ; il était l’arrière petit-fils de Louis XIV.

[2] Sainte Geneviève (433-512) est la patronne de Paris.

[3]  La clique au pouvoir venait de découvrir que ce petit coquin de Mirabeau (1749-1791) avait des accointances avec l’Autriche.

[4] Tel François Peillon, et bien avant lui, il rêvait de soustraire l’enfant aux déterminismes familiaux   par un système d’éducation qui en ferait un républicain modèle.

[5]  On oublie que la révolution généra de nombreuses chouanneries en Europe.

[6] Ainsi passe la gloire du monde –  Lorsqu’un pape est élu, on lui brûle un peu d’étoupe sous le nez, en lui disant ça, pour lui rappeler qu’il aura des comptes à rendre au jour du jugement.

[7] Pas encore de journaliste au Panthéon ; mais ça viendra ; ils ont trop bien servi la soupe à la gueuse pour ne pas mériter d’être panthéonisés !

[8] 55000 morts en une journée, d’après certaines sources. Le bilan des guerres de la révolution et de l’Empire se chiffre par millions…

[9] Louis-Philippe 1er (1773-1850) est le fils de Philippe d’Orléans, dit Philippe-Egalité, cousin de Louis XVI et qui vota sa mort, par lâcheté – ce qui ne l’empêcha pas d’être guillotiné peu après.

[10] Georges Guynemer (1894-1917) aviateur héros de la 1ère guerre mondiale, mort au combat. Son corps a été pulvérisé dans les duels d’artillerie.

[11]  Antoine de Saint-Exupéry, écrivain, poète, aviateur (1900 –1944) ; disparu en mer au cours d’une mission – son corps, comme celui de Guynemer, n’a jamais pu recevoir de sépulture ; voici la citation complète : Au fond il n’existe qu’un seul et unique problème sur terre. Comment redonner à l’humanité un sens spirituel, comment susciter une inquiétude de l’esprit. Il est nécessaire que l’humanité soit irriguée par le haut et que descende sur elle quelque chose comme un chant grégorien. On ne peut plus continuer à vivre en ne s’occupant que de frigidaires, de politique, de bilans budgétaires et de mots croisés. On ne peut plus progresser de la sorte.

[12] Ouvrage de Léon Daudet

[13] Qui ignore que cette expression est de Charles Maurras ? Il est quand même nécessaire de le rappeler.

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SERGUEI ESSÉNINE : J’IRAI COMME UN HUMBLE MOINE

Serguei Essenine

Serguei Essenine

 

J’IRAI COMME UN HUMBLE MOINE

J’irai comme un humble moine, en calotte,
Ou comme un blondasse vagabond,
Là où coule dans les vallées
Le lait des bouleaux.

Je veux mesurer les coins de la Terre
Confiant dans une problématique étoile,
Et croire au bonheur du prochain
Dans le sillon sonore des blés.

La main fraîche de la rosée
Abat la pomme du matin.
En ratissant le foin dans la prairie
Les faucheurs me chantent leurs chansons.

Heureux qui dans une humble joie,
Sans amis et sans ennemis,
Fera route entre les villages
En priant devant les meules de foin.

 Ce poème est tiré de La Confession d’un voyou, de Serguei Essénine. Il fut écrit en 1920. Essénine avait vingt-cinq ans, et il ne lui en restait plus que cinq avant que son corps ne soit retrouvé dans une chambre d’hôtel à Saint-Pétersbourg (alors Léningrad), pendu à un tuyau de gaz, à ses côtés un poème écrit de son sang… un tuyau vertical !… Tant de poètes se trouvèrent « suicidés » en ces temps-là.

ENTRE ESSÉNINE ET HERBETTE…

En ce temps-là, Léningrad n’était pas L’Héroïque, comme le proclament fièrement les énormes lettres qui surplombent l’aéroport de Pulkovo… héroïsme 900 fois renouvelé de ses 900 jours de siège de septembre 1941 à janvier 1944. En ce temps-là, Jean Herbette, ambassadeur de France à Moscou adressait à Aristide Briand un rapport confidentiel dont j’extrais quelques lignes :

« Les pays qui formaient l’ancienne Russie et que Moscou gouverne actuellement ressemblent à une immense forêt sur laquelle un terrible orage aurait passé. Les arbres découronnés, couronne n’étant pas toujours synonyme de tête. Des branches vivantes ont été cassées comme le bois mort. Tous les troncs frêles ou pourris ont été brisés. De loin, pendant des années, cette forêt dévastée a produit l’effet d’un cimetière.

Mais vous rappelez-vous, monsieur le Président, nos petits cimetières de campagne au printemps le long de la Loire ? La nature y reprend son éternelle jeunesse, et la vie triomphe de la mort. La forêt russe reprend de même. »

Nous sursautons à la suite dithyrambique du rapport qui compare l’impérialisme bolchevique à une « poussée irrésistible de la nature » et s’enflamme tout en s’aveuglant : « C’est sous un gouvernement internationaliste que cette poussée a encore le plus de chance de se frayer pacifiquement son chemin. »

RETOUR À ESSÉNINE

Mais oublions monsieur l’ambassadeur et sa prose pour revenir à Essénine le poète, le poète voyou (une sorte de Villon ? De Rimbaud ?) ou de marcheur infatigable vers la grande lumière, tel Péguy.

Essénine fut considéré comme le chef de l’imagisme russe. Ses images étaient simples et frappantes comme celles des cathédrales. L’esprit et l’œil se partageant le bonheur. Mais bonheur contrastant avec la cruelle et désanimante montée en puissance de la ville – surtout la ville bolchevique louée par le pauvre ambassadeur — avaleuse de corps et d’âmes contre laquelle Essénine se rebella, avec les seules armes des âmes assez lucides pour savoir leur faiblesse, assez fortes pour en tirer la quintessence.

Et pour mieux vous le faire aimer, voici un extrait du premier poème de La Confession d’un voyou, qui est aussi une ode à l’irremplaçabilité des êtres, écrite au moment où d’aucuns voulaient y instaurer le culte de l’homme nouveau.

Tout le monde ne peut chanter,
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme aux pieds des autres.

C’est ici la suprême confession d’un voyou.

Je me promène, exprès, échevelé ;
La tête comme une lampe à pétrole sur les épaules,
Il me plaît d’éclairer dans la nuit
L’automne dépouillé de vos âmes.
Il me plaît que les pierres des insultes
Tombent sur moi comme la grêle d’un orage vomissant.
Je serre alors plus fort avec mes mains
La vessie inclinée de mes cheveux.
J’aime me souvenir alors d’un étang
Couvert de mousse, des sons enroués de l’aulne,
Et que j’ai quelque part père et mère
Qui se fichent de tous mes vers,
Et qui m’aiment comme leurs champs, leur chair,
Comme une petite pluie qui amollit
Au printemps les jeunes blés.
Ils vous piqueraient avec leurs fourches
Pour chaque injure que vous me jetteriez.

 

 

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