C’est un bonheur que de lire les commentaires de Marc Gautron et de Christine Henniqueau-Mary sur l’article de Claude Henrion. C’est un bonheur et un honneur de réunir ainsi trois auteurs de grande qualité sur Lettropolis. C’est une fierté de Lettropolis de naviguer librement en littérature, loin des modes et des obligations du jour.
Il y a plus : s’agissant des vertus de la France et de sa langue, ces trois auteurs marient la forme et le fond, loin des slogans factices et des déclarations tonitruantes. Chacun à sa manière traite d’un amour français. Et la France le mérite. Chaque regard dans la moindre campagne le prouve, comme chaque geste de l’ouvrier formé à “la belle ouvrage” si ronchonneur soit-il (car il est Français, n’oublions pas !).
Je garde le souvenir d’une lointaine visite de l’église de Brou. Le guide avait un remarquable accent bourguignon qui enchanta mes jeunes oreilles. Je ne savais pas qu’il le partageait avec Colette, dont j’ignorais alors l’existence. Mais, plus important, il découvrit, au moyen d’un miroir et d’une lampe de poche, le visage sculpté d’une statuette, lequel était masqué sous un capuchon de marbre. Quelle est cette statue, je ne saurais le dire. D’autres sont plus éclatantes, plus connues. J’en reparlerai à l’occasion. Celle-là, née des mains calleuses d’un humble artisan, me fit comprendre la grandeur du travail bien fait, même s’ils risquent de devenir rares ceux qui en saisissent la portée. Ce maître anonyme avait montré l’exemple, qui est, selon une belle formule, un ordre tacite. J’aime ici le double sens approfondi du mot “ordre” que transmet la langue française.
Depuis le temps, ce guide a dû retrouver les esprits des grands ouvriers d’antan. La leçon d’ordre demeure. Il faut la poursuivre, l’appliquer. Un de mes amis, fier de son droit labour et de la tenue de ses anciennes soudures disait simplement : “Ça ne coûte pas plus cher de faire du bon travail.” Chacun est capable de comprendre cela, même si nous vivons en des temps où le frelaté règne sur l’audimat.
Et, comme tant d’autres amoureux de la chose littéraire, relisons encore un autre grand de la langue française et de la défense du sol qui l’avait porté. Je veux parler de Charles Péguy dont voici quelques lignes, extraites de L’Argent (1913) :
“Nous croira-t-on… nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler… Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Et la raison de leur être. Il y avait un honneur incroyable au travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul peut-être qui se tienne debout…
Nous avons connu un honneur du travail, exactement le même que celui qui, au moyen âge, régissait la main et le coeur. C’était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de « l’ouvrage bien faite » poussée, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences. J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main que ce même peuple avait taillé ses cathédrales…
Dans ce bel honneur de métier convergeaient tous les plus beaux, tous les plus nobles sentiments…
Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales.”
Lettropolis se rebelle à la pensée que de telles œuvres, ainsi que de tels messages soient mis aux oubliettes par quelques parasites de l’Histoire.