{"id":579,"date":"2011-02-14T15:59:26","date_gmt":"2011-02-14T15:59:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/?p=579"},"modified":"2011-12-18T16:12:41","modified_gmt":"2011-12-18T16:12:41","slug":"lectures-de-madame-bovary","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/2011\/02\/14\/lectures-de-madame-bovary\/","title":{"rendered":"LECTURES DE MADAME BOVARY"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\"><span style=\"font-size: x-large;\">Au galop de quatre chevaux, (Emma) \u00e9tait emport\u00e9e depuis huit jours vers un pays nouveau, d&#8217;o\u00f9 ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlac\u00e9s, sans parler. <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Dire que le lecteur lit avec l\u2019\u00e2ge de ses art\u00e8res est sans doute un truisme\u00a0! Mais ce fait inattaquable a des cons\u00e9quences dont on se passerait bien, quand il nous est donn\u00e9 brutalement, comme un clin d\u2019\u0153il du destin qui nous rappelle \u00e0 l\u2019ordre des choses\u2026 <\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000080;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Souvent, du haut d&#8217;une montagne, ils apercevaient tout \u00e0 coup quelque cit\u00e9 splendide avec des d\u00f4mes, des ponts, des navires, des for\u00eats de citronniers et des cath\u00e9drales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, \u00e0 cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habill\u00e9es en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s&#8217;envolant rafra\u00eechissait des tas de fruits, dispos\u00e9s en pyramide au pied des statues p\u00e2les, qui souriaient sous les jets d&#8217;eau. <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">\u00c0 17 ans (d\u00e9cid\u00e9ment, \u00e0 cet \u00e2ge, \u00ab on n\u2019est pas s\u00e9rieux \u00bb !),\u00a0 lors de ma d\u00e9couverte des r\u00eaves d\u2019idylle romanesque qui soul\u00e8vent Emma Bovary en de longs \u00e9mois, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 scandalis\u00e9e par le m\u00e9pris de mon professeur de fran\u00e7ais pour la\u00a0 \u00absotte et ridicule\u00bb provinciale : debout sur l\u2019estrade, le roman de Flaubert \u00e0 la main, les lunettes en \u00e9quilibre sur l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du nez, elle ponctuait chaque phrase d\u2019un ricanement aigu, lan\u00e7ant avec emphase une de ces piques que seule une femme peut envoyer \u00e0 une autre femme. <span style=\"color: #000080;\">Les bouquets de fleurs par terre, les guitares, les statues p\u00e2les ?<\/span> Pauvre petite cervelle d\u2019oiseau\u00a0! <span style=\"color: #000080;\">Le galop de quatre chevaux ?<\/span> Peut-on \u00eatre aussi b\u00eate\u00a0! Je fulminais\u00a0: ces r\u00eaves avaient la teneur, les couleurs, le go\u00fbt enchanteur des miens, \u00e0 quelques palmiers pr\u00e8s. J\u2019en voulais \u00e0 cette contemptrice de la passion amoureuse hors des normes \u201cpetit-bourgeois de province\u201c, fermai mes oreilles \u00e0 ses d\u00e9monstrations savantes de l\u2019ironie flaubertienne et continuai \u00e0 cultiver avec grand soin mon imagination, capable de juger celle d\u2019Emma m\u00eame un peu courte. <\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Le temps passa\u2026 et me voil\u00e0 la semaine derni\u00e8re en s\u00e9ance de lecture avec une adolescente de 17 ans d\u2019un passage du roman intitul\u00e9 par son enseignant\u00a0: &#8220;les r\u00eaves d\u2019Emma&#8221;. La passerelle est aussit\u00f4t jet\u00e9e entre moi\u2026 et moi. Je retrouve les mots, intacts, comme s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s pour de surprenantes retrouvailles \u00e0 venir\u2026 Je me r\u00e9jouis de cette fid\u00e9lit\u00e9, mais mon plaisir soudain se brise : tr\u00e8s loin de m\u2019emporter vers le paradis r\u00eav\u00e9, les mots laissent appara\u00eetre la fausset\u00e9, la fourberie malicieuse et pernicieuse dont ils ont l\u2019art. Leur riche manteau de passion br\u00fblante ou de douce tendresse brutalement arrach\u00e9, les mots qui enflammaient Emma \u2013 et sa jeune lectrice du pass\u00e9 \u2013 font pire que de me laisser de marbre : ils me font rire. <\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Certaine de partager avec ma jeune compagne la sensibilit\u00e9 au regard ironique du romancier, d\u00e9pourvu de cruaut\u00e9 cependant, je l\u00e8ve les yeux vers elle, et vois son visage r\u00e9probateur\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi vous riez\u00a0? Ils sont beaux, ces r\u00eaves\u2026 C\u2019est pas \u00e7a qui la rend idiote, Emma\u00a0!\u00a0C\u2019est beau\u00a0: <span style=\"color: #000080;\">Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de p\u00eacheurs, o\u00f9 des filets bruns s\u00e9chaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;ils s&#8217;arr\u00eateraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, \u00e0 toit plat, ombrag\u00e9e d&#8217;un palmier, au fond d&#8217;un golfe, au bord de la mer. Ils se prom\u00e8neraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs v\u00eatements de soie, toute chaude et \u00e9toil\u00e9e comme les nuits douces qu&#8217;ils contempleraient.<\/span> Je regarde ma lectrice\u00a0:\u00a0 sa sinc\u00e9rit\u00e9 est touchante. <\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">Le tour est jou\u00e9\u00a0: l\u2019estrade en moins, j<em>e suis <\/em><\/span><span style=\"font-family: times new roman,times;\">la dame aux lunettes sur le bout du nez\u00a0; et la jeune fille d\u2019aujourd\u2019hui est celle d\u2019hier. Cette seconde m\u00e9tamorphose surprend quand m\u00eame un peu, \u00e0 moins de croire \u00e0 l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: x-large;\"><span style=\"font-family: times new roman,times;\">L\u2019enjeu est s\u00e9rieux\u00a0: face \u00e0 cette r\u00e9action inattendue, comment faire entendre la satire de Flaubert, pourfendeur de toute forme de m\u00e9diocrit\u00e9, visible dans l\u2019usage de clich\u00e9s accumul\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la saturation ? Quand Flaubert termine cette \u00e9vocation amus\u00e9e en une phrase assassine \u2013 pr\u00e9diction de la d\u00e9sillusion qui emportera la r\u00eaveuse obstin\u00e9e \u2013 ma jeune compagne a la r\u00e9volte au bord du c\u0153ur\u00a0: <span style=\"color: #000080;\">Cependant, sur l&#8217;immensit\u00e9 de cet avenir qu&#8217;elle se faisait appara\u00eetre, rien de particulier ne surgissait.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p><em>Avec les compliments de Lettropolis\u00a0: l\u2019\u00e9dition num\u00e9rique de livres num\u00e9riques appel\u00e9s OLNIs<\/em><span style=\"font-family: Times New Roman,serif;\"><em>\u00ae<\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au galop de quatre chevaux, (Emma) \u00e9tait emport\u00e9e depuis huit jours vers un pays nouveau, d&#8217;o\u00f9 ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlac\u00e9s, sans parler. 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