{"id":3456,"date":"2016-06-01T14:41:34","date_gmt":"2016-06-01T14:41:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/?p=3456"},"modified":"2016-06-01T15:01:00","modified_gmt":"2016-06-01T15:01:00","slug":"tranche-de-bifteck-1","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/2016\/06\/01\/tranche-de-bifteck-1\/","title":{"rendered":"UNE TRANCHE DE BIFTECK, NOUVELLE DE JACK LONDON (1)"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: justify;\"><strong><sup><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3460 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/boxe-290x300.jpg\" alt=\"\" width=\"226\" height=\"234\" srcset=\"http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/boxe-290x300.jpg 290w, http:\/\/www.lettropolis.fr\/Blog\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/boxe.jpg 398w\" sizes=\"auto, (max-width: 226px) 100vw, 226px\" \/><\/sup><\/strong><\/h1>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong><span style=\"color: #ff0000;\">UNE TRANCHE DE BIFTECK<\/span><\/strong><br \/>\n<strong><span style=\"color: #ff0000;\">PREMIER \u00c9PISODE<\/span><\/strong><br \/>\n<strong><span style=\"color: #ff0000;\">LE REPAS<\/span><\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec son dernier morceau de pain, Tom King essuya sur son assiette les moindres traces de sauce blanche et m\u00e2cha cette ultime bouch\u00e9e lentement et d\u2019un air pr\u00e9occup\u00e9. Il se leva de table avec la sensation d\u2019avoir encore faim.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant lui seul avait mang\u00e9. Dans la chambre voisine on avait fait coucher de bonne heure les enfants, avec l\u2019espoir que le sommeil leur ferait oublier l\u2019absence de souper. Sa femme n\u2019avait rien aval\u00e9 non plus. Assise en silence, elle fixait sur lui des regards inquiets. C\u2019\u00e9tait une pauvre cr\u00e9ature de la classe ouvri\u00e8re, maigre et us\u00e9e, et cependant son visage conservait maintes traces de sa gentillesse de jadis. Elle avait d\u00e9pens\u00e9 ses derniers sous \u00e0 acheter du pain, et emprunt\u00e9 \u00e0 une voisine de quoi faire la sauce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme s\u2019assit pr\u00e8s de la fen\u00eatre sur une chaise branlante qui g\u00e9mit sous son poids, puis porta machinalement sa pipe \u00e0 la bouche et une main \u00e0 la poche de son veston. Le manque de tabac lui rappela la futilit\u00e9 de ce geste, et, fron\u00e7ant le sourcil, il mit la pipe de c\u00f4t\u00e9. Ses mouvements, lents et en quelque sorte massifs, paraissaient alourdis par l\u2019hypertrophie de ses muscles. Ses v\u00eatements d\u2019\u00e9toffe grossi\u00e8re \u00e9taient vieux et d\u00e9form\u00e9s. Les empeignes de ses chaussures paraissaient trop faibles pour supporter le ressemelage \u00e9pais qui, lui-m\u00eame, ne datait pas d\u2019hier. Et sa chemise de coton, un article \u00e0 bon march\u00e9, montrait un col \u00e9raill\u00e9 et des taches de peinture ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce qui d\u00e9celait sans erreur possible le genre d\u2019occupation de Tom King, c\u2019\u00e9tait son visage, un visage de boxeur professionnel, d\u2019homme qui, au cours de longues ann\u00e9es de service sur le ring carr\u00e9, a d\u00e9velopp\u00e9 et accentu\u00e9 toutes les marques de la b\u00eate de combat\u00a0: visage ras\u00e9 de pr\u00e8s, comme pour mieux laisser voir ses traits nettement mena\u00e7ants. Les l\u00e8vres informes constituaient une bouche rudimentaire \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, pareille \u00e0 une balafre. La m\u00e2choire \u00e9tait agressive, brutale et massive. Les yeux aux mouvements lents et aux pesantes paupi\u00e8res, presque d\u00e9pourvus d\u2019expression sous des sourcils en broussailles et toujours fronc\u00e9s, repr\u00e9sentaient peut-\u00eatre la caract\u00e9ristique la plus bestiale de cet \u00eatre brutal de la t\u00eate aux pieds\u00a0; des yeux endormis, l\u00e9onins, des yeux d\u2019animal agressif. Le front obliquait court vers une chevelure tondue et laissant voir toutes les bosses d\u2019une mauvaise t\u00eate. Un nez cass\u00e9 en deux endroits et d\u00e9form\u00e9 par d\u2019innombrables coups de poing, et une oreille pareille \u00e0 un chou-fleur, toujours enfl\u00e9e et d\u00e9tendue au double de sa dimension naturelle, compl\u00e9taient le portrait, tandis que la barbe, ras\u00e9e pourtant de frais, pointait sous la peau et communiquait \u00e0 tout le visage une teinte d\u2019un noir bleu\u00e2tre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9sum\u00e9, c\u2019\u00e9tait la physionomie d\u2019un de ces hommes qu\u2019on ne se soucie gu\u00e8re de rencontrer dans une ruelle sombre ou un lieu \u00e9cart\u00e9. Pourtant Tom King n\u2019\u00e9tait pas un malfaiteur et n\u2019avait jamais commis la moindre action criminelle. \u00c0 part quelques rixes assez ordinaires dans son milieu social, il n\u2019avait jamais fait de mal \u00e0 une mouche\u00a0: et jamais on ne l\u2019avait vu chercher noise \u00e0 quiconque. Boxeur professionnel, il r\u00e9servait toute sa brutalit\u00e9 pour ses apparitions en public. En dehors du ring, c\u2019\u00e9tait un homme paisible et de bon caract\u00e8re, un peu trop enclin dans sa jeunesse \u00e0 ouvrir sa bourse alors bien garnie. Sans rancune, il ne se connaissait gu\u00e8re d\u2019ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La bataille repr\u00e9sentait pour lui une affaire. Sur le ring, il frappait pour faire mal, pour paralyser, pour d\u00e9truire, mais sans animosit\u00e9, dans un but purement professionnel. Des foules de gens s\u2019assemblaient pour voir des hommes se mettre mutuellement hors de combat. Le gagnant empochait la majeure partie des enjeux. Lorsque, voil\u00e0 vingt ans, Tom King s\u2019\u00e9tait rencontr\u00e9 avec Wouloumoulou-l\u2019Esquive, il savait que la m\u00e2choire de celui-ci n\u2019\u00e9tait gu\u00e9rie que depuis quatre mois, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e dans un assaut \u00e0 Newcastle. Orientant sa tactique d\u2019apr\u00e8s ce renseignement, il avait bris\u00e9 de nouveau cette m\u00e2choire \u00e0 la neuvi\u00e8me reprise, non qu\u2019il entret\u00eent la moindre cruaut\u00e9 contre l\u2019Esquive, mais parce que c\u2019\u00e9tait le seul moyen de venir \u00e0 bout de lui et de gagner la forte somme. Et le vaincu ne lui en voulut pas le moins du monde. C\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle du jeu\u00a0: tous deux la connaissaient et l\u2019observaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tom King, peu bavard de sa nature, demeurait pr\u00e8s de la fen\u00eatre dans un morne silence et regardait ses mains\u00a0; il contemplait les veines en saillie, grosses et gonfl\u00e9es, et les jointures d\u00e9molies, d\u00e9form\u00e9es, attestant la besogne accomplie par elles. Il ignorait l\u2019aphorisme d\u2019apr\u00e8s lequel \u00ab\u00a0la vie d\u2019un homme est celle de ses art\u00e8res\u00a0\u00bb, mais il comprenait bien le sens de ces grosses veines en relief. Son c\u0153ur y avait envoy\u00e9 trop de sang sous la pression maximum. Elles ne remplissaient plus leur office. Il avait forc\u00e9 leur \u00e9lasticit\u00e9, et son endurance s\u2019\u00e9tait rel\u00e2ch\u00e9e en proportion de cette d\u00e9tente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant il se fatiguait facilement. Il ne pouvait plus faire une s\u00e9rie de vingt reprises coup sur coup, en avalanche, se battant d\u2019un son de gong \u00e0 l\u2019autre, recouvrant ses forces en touchant terre, accul\u00e9 aux cordes et y acculant l\u2019adversaire, et reprenant toute sa vigueur en cette vingti\u00e8me et derni\u00e8re reprise, o\u00f9, devant toute la salle debout et hurlante, lui-m\u00eame se pr\u00e9cipitait, frappait, esquivait, faisait pleuvoir une gr\u00eale de coups et en encaissait lui-m\u00eame une averse, cependant que son c\u0153ur refoulait fid\u00e8lement le sang dans ses art\u00e8res et le pompait dans ses veines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celles-ci, alors gonfl\u00e9es pendant l\u2019effort, se r\u00e9tr\u00e9cissaient toujours ensuite, mais jamais tout \u00e0 fait\u00a0: chaque fois, de fa\u00e7on imperceptible, elles demeuraient un peu plus grosses. Il examinait fixement ses mains, et un instant il crut les revoir dans toute leur jeune splendeur, avant que sa premi\u00e8re jointure se f\u00fbt bris\u00e9e sur la t\u00eate de Benny Jones, surnomm\u00e9 la Terreur du Pays de Galles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9prouva de nouveau une sensation de faim non satisfaisante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Bon sang\u00a0! Ce que je mangerais volontiers un morceau de bifteck\u00a0! murmura-t-il avec un juron \u00e9touff\u00e9 et en serrant ses poings \u00e9normes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0J\u2019ai essay\u00e9 chez Burke et chez Sawley, dit sa femme en mani\u00e8re d\u2019excuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Et ils n\u2019ont pas voulu te faire cr\u00e9dit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Pas d\u2019un centime, a d\u00e9clar\u00e9 Burke.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle h\u00e9sita.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Continue. Qu\u2019a-t-il dit\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013\u00a0Il m\u2019a dit qu\u2019\u00e0 son avis Sandel te battrait ce soir, et que nous lui devions d\u00e9j\u00e0 une somme rondelette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tom King grogna, mais ne r\u00e9pondit point. Il songeait \u00e0 certain bull-terrier que dans sa jeunesse il avait nourri de biftecks pendant un temps consid\u00e9rable. En ce temps-l\u00e0, Burke lui aurait fait cr\u00e9dit pour un millier de biftecks. Mais les temps \u00e9taient chang\u00e9s. Tom King devenait vieux\u00a0; et les vieux boxeurs, qui font assaut dans les clubs de second ordre, ne peuvent s\u2019attendre \u00e0 de gros cr\u00e9dits de la part des commer\u00e7ants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(\u00c0 suivre)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;Une tranche de bifteck&#8221;, est une des plus fortes et belles nouvelles de Jack London. La destin\u00e9e humaine r\u00e9sum\u00e9e en un seul combat de boxe. 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